Pourquoi traduire les livres islamiques classiques ?
Réponses aux cinq objections les plus courantes contre la traduction des grandes œuvres du patrimoine islamique.
Une démarche essentielle
La traduction en français de grands ouvrages islamiques classiques, tels que le Tafsir d'at-Tabari ou le Majmu' al-Fatawa d'Ibn Taymiyya, suscite des débats. Est-ce légitime ? Est-ce même souhaitable ?
Avant de répondre aux objections, une distinction importante doit être posée. Traduire le Coran n'est pas du même ordre que traduire un ouvrage savant. Le Coran, en tant que révélation, est le texte arabe lui-même, et toute traduction n'est qu'une traduction de ses sens. En revanche, les ouvrages de tafsir, de fiqh ou de fatwas sont des œuvres humaines, aussi éminentes soient-elles. Cette distinction, rappelée par de nombreux savants comme l'imam an-Nawawi, permet d'éviter les confusions : traduire ne signifie pas altérer le statut du texte révélé.
Cette page examine cinq critiques récurrentes, analysées à travers le prisme de savants classiques.
La traduction décourage l'apprentissage de l'arabe
Traduire les grands textes islamiques en français découragerait les lecteurs d'apprendre l'arabe, langue originale du Coran et des sciences islamiques. Si tout est disponible en français, l'effort d'étudier l'arabe ne serait plus motivé.
Il est incontestable que la langue arabe occupe une place centrale en islam. Ibn Taymiyya a souligné que « la langue arabe fait partie de la religion », et que sa connaissance devient obligatoire dans la mesure où elle conditionne la compréhension des sources.
Cependant, dans le même corpus, il précise qu'il n'est pas blâmable de s'adresser aux gens dans leur langue lorsque le besoin l'exige, à condition que le sens transmis soit correct. Il mentionne explicitement la possibilité de traduire le Coran et le hadith pour celui qui en a besoin.
Dans un autre passage, Ibn Taymiyya distingue trois degrés dans la traduction et l'explication : la simple transposition du mot par un équivalent, la représentation et la clarification du sens pour qu'il soit compris par l'auditeur, puis la démonstration et la validation de ce sens par l'argumentation et la preuve. Il rappelle que la communauté est chargée de transmettre le Coran dans son expression et dans son sens, et que sa transmission aux non-arabes peut nécessiter une traduction selon les capacités disponibles. Tous ne peuvent pas accomplir ces degrés avec la même profondeur, mais cela n'annule pas la légitimité du premier niveau : rendre le texte accessible. La traduction peut ainsi constituer une étape fondatrice dans une chaîne plus large de transmission, où d'autres acteurs — enseignants, auteurs, institutions — développent ensuite l'explication, la pédagogie et la contextualisation.
Ibn Taymiyya, Majmuʿ al-Fatawa, t. 4, pp. 115-117La position classique n'oppose donc pas l'arabe et la traduction. L'arabe demeure la langue-source et la référence. La traduction, elle, permet l'accès initial à la compréhension.
Le Coran déclare : « Nous n'avons envoyé de Messager qu'avec la langue de son peuple, afin de le clarifier pour eux » (14:4). Ce verset fonde un principe : le message doit être compris. Il ne supprime pas la centralité de l'arabe, mais il établit la nécessité de la clarification dans une langue accessible.
L'histoire islamique confirme ce principe. Le Prophète envoya une lettre à Héraclius contenant un verset coranique (3:64). Zayd ibn Thabit apprit l'écriture des Juifs afin de gérer la correspondance. La transmission du message a toujours primé sur l'enfermement linguistique.
La traduction peut être comprise comme un pont. Pour beaucoup, elle constitue une première porte d'entrée. Elle n'a pas vocation à remplacer l'apprentissage de l'arabe, mais à l'encourager. L'expérience montre d'ailleurs que la découverte des textes en traduction suscite souvent le désir d'accéder au texte original.
Ces ouvrages sont trop complexes pour un public non-arabophone
Les ouvrages islamiques classiques sont réputés complexes. Traduits en français, ils seraient illisibles ou source de confusion.
Il faut distinguer deux formes de complexité. La première est linguistique : vocabulaire, syntaxe, intertextualité. La seconde est disciplinaire : méthodologie juridique, hiérarchie des preuves, divergences d'écoles, contexte des fatwas.
La traduction réduit la barrière linguistique. Elle ne supprime pas la complexité disciplinaire, qui existe également pour les arabophones. Le problème de compréhension n'est donc pas lié à la traduction en tant que telle, mais à la profondeur même des sciences islamiques.
Dans la tradition, l'étude s'est toujours faite de manière graduelle. « Parlez aux gens selon ce qu'ils connaissent », est-il rapporté. Ibn Masʿud mettait également en garde contre le fait d'exposer aux gens des propos que leurs esprits ne peuvent saisir.
La solution n'est donc pas de priver d'accès. La traduction peut exister comme mise à disposition du texte lui-même. L'accompagnement pédagogique, les introductions, les notes et la vulgarisation peuvent ensuite être assurés par d'autres acteurs : enseignants, maisons d'édition, instituts, formateurs ou auteurs. Mettre le texte à disposition ne signifie pas prétendre remplacer l'enseignement ; cela signifie fournir une base fiable sur laquelle d'autres peuvent construire. La traduction n'a pas nécessairement à intégrer tout l'appareil explicatif : elle peut aussi servir de fondation ouverte permettant à ceux qui ont des capacités de transmission – même sans maîtrise avancée de l'arabe – de produire des supports adaptés à leurs publics.
Il est d'ailleurs important de rappeler que ces difficultés existent aussi en arabe. Un recueil de fatwas lu sans formation peut être mal compris, qu'il soit en arabe ou en français. La traduction ne crée pas ce risque ; elle le rend simplement visible pour un nouveau public.
La traduction pourrait perturber le grand public
Traduire des discussions théologiques ou juridiques complexes pourrait semer le trouble dans la compréhension religieuse du grand public.
La prudence pédagogique est une valeur reconnue dans la tradition. ʿAli ibn Abi Talib conseillait de parler aux gens selon leur capacité de compréhension. Ce principe concerne l'enseignement, pas l'interdiction d'accès.
Il est vrai que certains genres, comme les recueils de fatwas, sont fortement contextualisés. Une fatwa dépend souvent d'un lieu, d'un temps, de coutumes et d'une situation précise. Ibn al-Qayyim a d'ailleurs formulé le principe selon lequel la fatwa peut varier selon les circonstances.
Mais ce phénomène existe indépendamment de la langue. Une fatwa sortie de son contexte peut être mal comprise en arabe comme en français. La question n'est donc pas « faut-il traduire ? », mais « comment traduire ? ».
La responsabilité ne repose pas uniquement sur l'objet traduit, mais sur l'écosystème qui l'entoure. Une traduction peut rendre le texte accessible tel qu'il est, tandis que le travail de contextualisation, d'enseignement et de mise en programme peut être pris en charge par des institutions, des enseignants et des auteurs spécialisés. La traduction devient alors une ressource structurante pour l'ensemble du champ éducatif, plutôt qu'un produit pédagogique autonome.
Restreindre l'accès au patrimoine sous prétexte de protection reviendrait à maintenir une dépendance permanente. L'élévation intellectuelle d'une communauté passe par l'accès direct aux sources, même lorsqu'elles sont exigeantes.
Traduire serait une trahison de l’auteur
Certains ne parlent pas tant de « sacralité » que de fidélité. Traduire serait une forme de trahison. Les grandes œuvres du patrimoine seraient des biens précieux, presque intouchables. Leur véritable nature ne pourrait être goûtée qu’en arabe, et toute traduction risquerait de les appauvrir ou de les dénaturer.
Il est vrai qu’aucune traduction ne peut reproduire parfaitement la densité linguistique, le style, les nuances rhétoriques ou les allusions implicites d’un texte arabe classique. La traduction implique nécessairement un choix, et tout choix est une forme d’interprétation.
Mais reconnaître cette limite ne signifie pas conclure à l’interdiction. Au contraire, l’histoire intellectuelle islamique montre que les textes ont toujours été expliqués, commentés, résumés, adaptés et transmis dans des registres variés. Le tafsir lui-même est une médiation du texte coranique. Les grands ouvrages de fiqh ont été abrégés, développés, versifiés, commentés, puis recommentés. La transmission n’a jamais été figée.
Traduire n’est pas prétendre remplacer l’original. C’est permettre l’accès à son contenu à ceux qui, autrement, en seraient totalement privés. L’original arabe demeure la référence ultime. La traduction n’est ni une concurrence ni une substitution ; elle est une passerelle.
Il faut également rappeler qu’un texte non lu est un texte silencieux. Préserver un ouvrage en le maintenant inaccessible à la majorité d’une communauté linguistique peut paradoxalement le rendre absent du débat intellectuel. Le rendre lisible ne le diminue pas ; cela lui redonne une présence.
L’amour et le respect pour les auteurs classiques ne se manifestent pas uniquement par la conservation de leurs mots dans leur langue d’origine, mais aussi par la volonté de transmettre leur pensée. Traduire avec sérieux, c’est reconnaître la valeur d’un texte au point de vouloir qu’il vive au-delà de son contexte linguistique initial.
La traduction brise l'ordre pédagogique traditionnel
La formation islamique classique suit une progression méthodique. Traduire de grands ouvrages pourrait inciter certains à brûler les étapes.
La gradualité est effectivement un principe pédagogique fondamental. Mais la disponibilité d'un livre ne détruit pas la méthode. C'est l'usage qui peut être désordonné, non l'existence du texte.
L'adage connu selon lequel « celui dont le shaykh est son livre, ses erreurs dépassent ses justesses » rappelle les limites de l'étude solitaire. Cette mise en garde vaut en arabe comme en français.
La traduction n'abolit pas la nécessité de maîtres, ni l'importance d'un parcours structuré. Elle élargit simplement l'accès aux matériaux.
Pour un public francophone, l'absence de traduction crée au contraire un déséquilibre : dépendance permanente à des résumés, à des extraits ou à des intermédiaires. Rendre les grandes œuvres accessibles permet d'élever le niveau global et d'encourager une relation plus mature au patrimoine.
En conclusion
La traduction des ouvrages islamiques classiques n'est ni une trahison de l'arabe ni une rupture avec la tradition. Elle s'inscrit dans un principe ancien : rendre le message intelligible.
L'arabe demeure la langue-source et la référence ultime. Mais l'accès au patrimoine ne doit pas être réservé à ceux qui maîtrisent déjà cette langue.
Bien menée, la traduction est un pont entre les générations, entre les cultures et entre les niveaux de connaissance. Elle ne remplace pas l'arabe ; elle ouvre le chemin vers lui.
Explorer la bibliothèque« S’adresser aux gens dans leur langue et selon leur terminologie n’est pas blâmable lorsqu’il y a nécessité et que le sens est authentique ; il est même louable, en cas de besoin, de traduire le Coran et le hadith pour celui qui doit comprendre. »
Ibn Taymiyya, Majmu' al-Fatawa, 3/306