Pourquoi traduire les livres islamiques classiques ?

Réponses aux cinq objections les plus courantes contre la traduction des grandes œuvres du patrimoine islamique.

Une démarche essentielle

La traduction en français de grands ouvrages islamiques classiques, tels que le Tafsir d'at-Tabari ou le Majmu' al-Fatawa d'Ibn Taymiyya, suscite des débats. Est-ce légitime ? Est-ce même souhaitable ?

Une distinction doit être posée d'emblée. Traduire le Coran et traduire un ouvrage savant relèvent de deux ordres différents. Le Coran, en tant que révélation, est le texte arabe lui-même, et sa traduction en transmet les sens tout en gardant le statut d'un commentaire. Les ouvrages de tafsir, de fiqh ou de fatwas sont quant à eux des œuvres humaines, aussi éminentes soient-elles. Ibn Taymiyya a posé cette distinction clairement. Elle écarte une confusion fréquente : traduire un ouvrage religieux ne modifie en rien le statut du texte révélé.

« Le mot Coran désigne autant la lettre que le sens : il s'applique aux deux ensemble. C'est pourquoi, lorsqu'un commentateur le commente et qu'un traducteur le traduit, on ne dit pas de son commentaire ni de sa traduction qu'ils sont du Coran. »

Ibn Taymiyya, Majmuʿ al-Fatawa, p. 2980

Cette page examine cinq critiques récurrentes et y répond en s'appuyant sur la tradition classique, et plus particulièrement sur l'œuvre d'Ibn Taymiyya.

01

La traduction décourage l'apprentissage de l'arabe

Critique

Traduire les grands textes islamiques en français découragerait les lecteurs d'apprendre l'arabe, langue originale du Coran et des sciences islamiques. Si tout est disponible en français, l'effort d'étudier l'arabe ne serait plus motivé.

Analyse

La place centrale de l'arabe en islam ne fait aucun doute, et Ibn Taymiyya écrit lui-même que la langue arabe fait partie de la religion. Il faut cependant poser la question avec précision : son apprentissage approfondi s'impose-t-il à chaque musulman individuellement, ou à la communauté dans son ensemble ?

Ibn Taymiyya répond clairement à cette question. Il range l'apprentissage approfondi de l'arabe parmi les obligations communautaires (fard kifaya), celles qui incombent à la communauté entière sans peser sur chaque individu pris séparément (fard ʿayn). Lorsque les savants, les étudiants et les traducteurs l'accomplissent, le reste des croyants en est déchargé.

Il va plus loin. Dans Al-Jawab as-Sahih, il décrit le schéma général de toute révélation : le Messager est envoyé dans la langue de son peuple pour la lui expliquer, puis cette explication parvient aux autres peuples soit par leur propre langue, soit par la traduction. Il revient sur cette alternance à plusieurs reprises, en décrivant le croyant capable de connaître ce qui lui a été ordonné en apprenant la langue ou par quelqu'un qui la lui traduit, puis en parlant d'un accès obtenu par la traduction ou par un autre moyen, et enfin d'un accès ouvert par plusieurs voies. Ce qui s'impose à l'individu, c'est l'accès au sens, et la langue arabe en est l'une des voies.

L'objection se retourne ainsi contre la doctrine qu'elle invoque. Restreindre la traduction au nom de l'arabe ferme l'une des deux voies que la communauté a justement le devoir de garder ouvertes. L'arabe reste la langue-source et la référence, et la traduction reste une voie d'accès légitime pour celui qui ne peut pas suivre la première.

Dans la pratique, la traduction et l'apprentissage de l'arabe se nourrissent l'un l'autre. La lecture d'un texte traduit éveille souvent le désir d'aller vers l'original arabe et d'en entreprendre l'étude.

« L'apprentissage de l'arabe est une obligation communautaire (fard kifaya). »

Ibn Taymiyya, Ar-Radd ʿala al-Mantiqiyyin, p. 178

« Ils sont capables de connaître ce qu'Il leur a ordonné, soit en apprenant Sa langue, soit par celui qui le leur traduit. »

Ibn Taymiyya, Al-Jawab as-Sahih, p. 491
02

Ces ouvrages sont trop complexes pour un public non-arabophone

Critique

Les ouvrages islamiques classiques sont réputés complexes. Traduits en français, ils seraient illisibles ou source de confusion.

Analyse

La complexité de ces ouvrages se présente sous deux formes. La première est linguistique et tient au vocabulaire, à la syntaxe et aux références croisées entre les textes. La seconde est disciplinaire et tient à la méthodologie juridique, à la hiérarchie des preuves, aux divergences entre écoles et au contexte des fatwas. La traduction réduit la première forme de complexité, tandis que la seconde demeure.

Sur le fond, Ibn Taymiyya raisonne dans le sens inverse de cette objection. Dans Al-Jawab as-Sahih, il observe que les sciences profanes comme la médecine, la grammaire ou le calcul se traduisent librement d'une langue à l'autre, et que les Arabes eux-mêmes en ont tiré profit.

Il en tire ensuite un argument décisif. Si l'on traduit sans hésiter des savoirs dont ne dépendent ni le bonheur de l'au-delà ni le salut, comment refuser de traduire les sciences dont dépend précisément le salut ? Pour Ibn Taymiyya, plus l'enjeu d'un texte est élevé, plus le devoir de le traduire est pressant. La gravité du sujet plaide en faveur de la traduction.

La complexité disciplinaire, quant à elle, existe tout autant en arabe. Un recueil de fatwas lu sans formation risque d'être mal compris, dans sa langue d'origine comme en traduction. Ce risque tient à la nature de la matière, et la traduction ne fait que le rendre visible pour un nouveau public.

La manière de traiter cette complexité rejoint une distinction posée par Ibn Taymiyya. Il décrit trois niveaux dans la traduction et l'explication d'un texte : rendre le mot par un équivalent, représenter le sens à l'aide de gloses et d'analogies, puis établir ce sens par la démonstration et la preuve. Une traduction qui cherche vraiment à transmettre le sens au public auquel elle s'adresse atteint déjà le deuxième niveau, puisque Ibn Taymiyya range les gloses et les analogies parmi ce qui parachève la traduction elle-même. Le travail d'explication plus poussé, qui développe la mise en contexte et la démonstration, revient ensuite aux enseignants, aux instituts et aux maisons d'édition.

« Si cela vaut pour des choses dont ne dépendent ni le bonheur de l'au-delà ni le salut du châtiment d'Allah, comment serait-il interdit, pour les sciences dont dépendent ce bonheur et ce salut, qu'elles soient transposées d'une langue à une autre ? »

Ibn Taymiyya, Al-Jawab as-Sahih, p. 457
03

La traduction pourrait perturber le grand public

Critique

Traduire des discussions théologiques ou juridiques complexes pourrait semer le trouble dans la compréhension religieuse du grand public.

Analyse

La prudence pédagogique est une valeur reconnue de la tradition. ʿAli ibn Abi Talib conseillait de parler aux gens selon leur capacité de compréhension. Ce conseil porte sur la manière d'enseigner et de transmettre, et il ne ferme pas l'accès aux textes eux-mêmes.

Sur la question de l'accès, la doctrine d'Ibn Taymiyya mène à la conclusion opposée à celle de l'objection. Il établit que tout croyant a besoin de l'intermédiation continue des savants pour saisir le sens du Livre et de la Sunna. Cela vaut même pour l'arabophone, car la simple possession des livres ne suffit jamais à en garantir la compréhension.

L'arabophone n'a aucune barrière de langue, et il a pourtant besoin de toute la richesse des ouvrages des savants, en tafsir, en fiqh et en ʿaqida, pour bien comprendre. Le non-arabophone, qui doit en plus franchir une distance linguistique, en a besoin plus encore. Lui restreindre le corpus traduit, alors que l'arabophone dispose de bibliothèques entières, revient à lui tenir un double discours. Plus la distance avec le sens originel est grande, plus l'intermédiation savante, et donc la traduction, devient nécessaire.

Reste une difficulté réelle. Un texte fortement contextualisé, comme une fatwa, peut être mal compris lorsqu'il est détaché de sa situation d'origine. Ce phénomène ne dépend pas de la langue et se produit en arabe comme en français. La question pertinente porte donc sur la façon de traduire et d'accompagner le texte.

Restreindre l'accès au patrimoine sous prétexte de protection reviendrait à maintenir une dépendance permanente. L'élévation intellectuelle d'une communauté passe par l'accès direct aux sources, même lorsqu'elles sont exigeantes.

« Le Prophète ﷺ a clairement établi que l'existence des livres écrits et des paroles récitées ne dispense en rien de la science, si elle ne s'accompagne pas de sa compréhension et de son intelligence. »

Ibn Taymiyya, Jawab al-Iʿtiradat al-Misriyya, p. 44
04

Traduire serait une trahison de l'auteur

Critique

Certains ne parlent pas tant de « sacralité » que de fidélité. Traduire serait une forme de trahison. Les grandes œuvres du patrimoine seraient des biens précieux, presque intouchables. Leur véritable nature ne pourrait être goûtée qu'en arabe, et toute traduction risquerait de les appauvrir ou de les dénaturer.

Analyse

Il est vrai qu'aucune traduction ne reproduit parfaitement la densité linguistique, le style et les allusions implicites d'un texte arabe classique. Toute traduction implique un choix, et tout choix comporte une part d'interprétation.

Reconnaître cette limite ne conduit pourtant pas à l'interdiction. Le procédé que cette objection qualifie de trahison est employé par la révélation elle-même. Allah rapporte en arabe les paroles de Moïse, de Pharaon et de Jacob, qui furent prononcées en hébreu, en copte ou en syriaque, et Il rapporte de même en arabe une parole des juifs énoncée en hébreu (Coran 5:64). Une large part du récit coranique procède ainsi d'une traduction.

Le précédent est aussi prophétique. Le Prophète ﷺ envoyait des lettres en arabe contenant les noms d'Allah, et celles-ci étaient traduites pour leurs destinataires non-arabes. Zayd ibn Thabit traduisait pour lui les courriers qui lui parvenaient en syriaque. La traduction a donc servi la transmission du message dès l'époque prophétique.

Ibn Taymiyya ajoute un critère important. La réussite d'une traduction se mesure à la clarté du sens pour celui qui la reçoit. Lorsqu'une formulation rend ce sens plus accessible, elle devient même préférable à une répétition mot à mot. Même lorsque les langues diffèrent, l'essentiel de l'objectif visé parvient au lecteur par la traduction, et celle-ci porte à la fois sur la lettre et sur le sens.

L'original arabe demeure la référence ultime, et la traduction ne vient ni le concurrencer ni le remplacer. Un ouvrage que personne ne peut lire reste pourtant sans voix dans le débat intellectuel. L'attachement aux auteurs classiques se mesure aussi à la volonté de faire vivre leur pensée au-delà de leur langue d'origine.

« Les juifs ont dit : la main d'Allah est entravée (Coran 5:64). Or ils l'ont dit en hébreu, et Allah l'a rapporté à leur sujet en arabe. »

Ibn Taymiyya, Bayan Talbis al-Jahmiyya, p. 741

« C'est ainsi que tout traducteur rend la parole d'autrui dans une formulation plus claire, pour ceux qui l'écoutent, que la formulation d'origine. »

Ibn Taymiyya, Ar-Radd ʿala as-Subki, p. 484
05

La traduction brise l'ordre pédagogique traditionnel

Critique

La formation islamique classique suit une progression méthodique. Traduire de grands ouvrages pourrait inciter certains à brûler les étapes.

Analyse

La gradualité est un principe pédagogique réel. La disponibilité d'un livre ne remet pas en cause cette méthode, car un éventuel désordre dans l'apprentissage tient à la façon d'étudier et reste indépendant du fait que le texte soit accessible. L'adage selon lequel celui dont le maître est son livre commet plus d'erreurs qu'il ne touche juste met en garde contre l'étude solitaire, et cet avertissement vaut en arabe comme en français.

Les premiers musulmans ont d'ailleurs adopté cette voie très tôt. Ibn Taymiyya rapporte que les Persans musulmans, par souci de transmission, ont produit de nombreux exemplaires bilingues du Coran, avec le texte arabe et sa traduction persane en regard. Il s'en réjouit explicitement, sans jamais suggérer que cette pratique aurait dû les détourner d'apprendre l'arabe.

Le raisonnement vaut pleinement ici. La communauté a accepté l'édition bilingue pour le Coran lui-même, qui est le texte le plus sensible qui soit. Refuser ce même procédé pour un ouvrage d'histoire, de fiqh ou de tafsir serait donc incohérent avec la pratique des Salaf. Ibn Taymiyya loue d'ailleurs le souci (ʿinaya) des Persans, et il tient la traduction soigneuse pour une vertu de la communauté.

La traduction n'abolit ni la nécessité de maîtres ni l'importance d'un parcours structuré. Elle élargit l'accès aux matériaux sur lesquels ce parcours se construit.

Pour un public francophone, l'absence de traduction crée plutôt un déséquilibre, en installant une dépendance permanente aux résumés, aux extraits et aux intermédiaires. Rendre les grandes œuvres accessibles permet d'élever le niveau général et d'encourager une relation plus mûre au patrimoine.

« Les fils de la Perse musulmane, par souci de cette transmission, ont traduit de nombreux exemplaires du Coran : ils les écrivaient en arabe et en écrivaient la traduction en persan. »

Ibn Taymiyya, Al-Jawab as-Sahih, p. 457

En conclusion

Loin d'être une trahison de l'arabe ou une rupture avec la tradition, la traduction des ouvrages islamiques classiques prolonge un principe ancien, celui de rendre le message intelligible à ceux qui en ont besoin.

L'arabe demeure la langue-source et la référence ultime. L'accès au patrimoine ne doit pourtant pas rester réservé à ceux qui maîtrisent déjà cette langue.

Menée avec sérieux, la traduction met le patrimoine classique à la portée de ceux qui en étaient éloignés, et elle conduit souvent ses lecteurs vers l'étude de l'arabe lui-même.

« S’adresser aux gens dans leur langue et selon leur terminologie n’est pas blâmable lorsqu’il y a nécessité et que le sens est authentique ; il est même louable, en cas de besoin, de traduire le Coran et le hadith pour celui qui doit comprendre. »

Ibn Taymiyya, Majmu' al-Fatawa, 3/306
Explorer la bibliothèque