C’est là, de la part de l’être humain, une injustice qu’il commet envers lui-même : soit que son âme, ignorante de la réalité de l’objet aimé, désire et chérit une chose sans savoir le tort qu’il y a à l’aimer – tel est l’état de celui qui suit son caprice sans science –, soit qu’elle connaisse le préjudice qu’entraîne cet amour mais qu’elle préfère malgré tout son penchant à ce qu’elle sait. Parfois même, cet amour procède de deux causes réunies : une croyance corrompue et un désir blâmable. Telle est la situation de celui qui se fie aux conjectures et à ce que convoitent les âmes.
Ainsi, un amour perverti ne naît que de l’ignorance et d’une croyance dévoyée, d’un désir dominateur ou d’une combinaison des deux où chacun renforce l’autre : un doute qui confond le vrai et le faux embellit à ses yeux l’objet convoité, tandis qu’une passion l’incite à l’obtenir. L’armée du doute et celle du désir se liguent alors contre l’armée de la raison et de la foi, et la victoire revient au camp le plus fort.
Sachant cela, les effets qui s’ensuivent de chaque catégorie d’amour partagent le même statut que leur source. L’amour utile et louable, qui constitue le signe manifeste du bonheur du serviteur, n’engendre que des conséquences bénéfiques ; son jugement est celui de ce qu’il suit. S’il pleure, c’est pour son bien ; s’il s’attriste, c’est pour son bien ; s’il se réjouit, c’est pour son bien ; s’il se contracte, c’est pour son bien ; s’il s’épanouit, c’est pour son bien. Il passe donc d’un état à l’autre.