Et quand bien même les péchés et les actes de désobéissance n’auraient pour seul effet que de produire chez leur auteur l’exact opposé de ces nobles qualités et de l’empêcher de s’en parer, cela suffirait déjà comme sanction. En effet, la pensée fugitive se change en suggestion ; la suggestion enfante une volonté ; la volonté, en se fortifiant, devient résolution ; la résolution se convertit ensuite en acte ; l’acte, à force de répétition, se mue en un trait permanent, une disposition solidement ancrée. Il devient alors aussi difficile de s’en défaire que de se dépouiller de ses propres attributs constitutifs.
Ce qu’il faut retenir, c’est que, plus l’homme s’enlise dans le péché, plus celui-ci extirpe de son cœur la ghayra (jalousie protectrice) envers sa personne, sa famille et les autres. Elle peut même s’affaiblir au point qu’il ne trouve plus odieux ce qui est odieux, ni chez lui ni chez autrui. Lorsqu’il atteint ce stade, il a franchi le seuil de la perdition.
Nombre de ces individus ne se contentent pas de ne plus réprouver le mal ; ils vont jusqu’à embellir les turpitudes et l’injustice aux yeux d’autrui, les lui présenter comme désirables, l’y convier, l’y encourager et œuvrer pour qu’il les commette. C’est pourquoi le dayyûth – celui qui ne ressent aucune ghayra pour les siens – est la créature la plus vile qu’Allah ait créée, et le Paradis lui est interdit. Il en va de même pour celui qui légalise l’injustice et la tyrannie pour autrui et les lui enjolive. Vois donc où mène le manque de ghayra !
Cela prouve que la racine même de la religion est la ghayra ; qui n’en possède pas n’a pas de religion. Car la ghayra protège le cœur ; de là, les membres eux-mêmes sont préservés, et elle repousse le mal comme les turpitudes.