Il est également permis de visiter la tombe d’un mécréant afin de se rappeler la mort. Toutefois, chez nombre des générations tardives, le terme « ziyâra » s’est répandu dans la première acception – inconnue des pieux prédécesseurs – si bien qu’ils n’entendaient plus, lorsque l’on parlait de la « visite des tombes des Prophètes et des vertueux », qu’une visite motivée par la grandeur de leur rang, leur prestige et la haute position qu’ils occupent auprès d’Allah, à l’instar de ce que font les chrétiens lorsqu’ils se rendent sur les tombes de ceux qu’ils vénèrent, ou lorsqu’ils se tournent vers leur image peinte pour solliciter leur intercession.
Parmi ces gens, certains imaginent que, lorsqu’une tombe se trouve dans une ville ou un village, c’est par sa bénédiction qu’ils subsistent et qu’ils sont secourus, et que, grâce à elle, les ennemis et les calamités sont repoussés.
Ils disent, au sujet de celui qu’ils magnifient : « Il est le gardien (khafîr) de telle ou telle localité », tout comme ils affirment : « Sayyida Nafîsa(1) est la gardienne du Caire en Égypte ; untel et untel sont les gardiens de Damas ou d’un autre endroit ; untel est le gardien de Harrân ou d’ailleurs ; et untel et untel sont les gardiens de Bagdad ou d’autres cités. »
(1) Il s’agit de Nafîsa bint al-Ḥasan b. Zayd b. al-Sayyid, arrière-petite-fille du Prophète (paix et bénédictions sur lui) par la lignée de Ḥasan b. ‘Alî b. Abî Ṭâlib. Elle fut l’épouse du sharîf Isḥâq b. l’imâm Ja‘far al-Ṣâdiq. Née à La Mecque en 145 H, elle grandit à Médine avant que son époux ne l’installe en Égypte, où elle s’éteignit en 208 H. Connue pour sa piété, son ascèse et son ardeur au culte — jeûnes assidus et prières nocturnes —, qu’Allah l’agrée. On consultera sa notice dans :
• Ibn Khallikân, Wafayāt al-A‘yān, vol. 3, p. 210-211 ;
• adh-Dhahabî, Siyar A‘lām an-Nubalā’, vol. 10, p. 106-107 ;
• Ibn Kathîr, al-‘Ibar, vol. 1, p. 355 ;
• Ibn Kathîr, al-Bidaya wa-l-Nihāya, vol. 10, p. 262 ;
• Ibn Ḥajar al-‘Asqalānī, al-Nujūm al-Zāhira, vol. 2, p. 185 ;
• al-Ṭabarī, Shudhūr al-Dhahab (éd. ancienne, vol. 2, p. 21 et vol. 3, p. 42).
— Adh-Dhahabî (Siyar A‘lām an-Nubalā’, 10/106) déplore l’ignorance des Égyptiens à son égard, allant jusqu’à l’idolâtrie : ils se prosternent devant sa tombe et sollicitent d’elle le pardon, « ruse des esclaves ».
— Ibn Kathîr (al-Bidaya wa-l-Nihāya, 10/262) souligne que les classes populaires, en particulier en Égypte, ont exagéré dans leur dévotion à son encontre et à celle d’autres saints, empruntant au chiisme des formulations frôlant la mécréance ou le polythéisme. Certains lui ont même attribué, sans fondement, une filiation avec Zayn al-‘Âbidîn. Or, ce qu’il convient de croire à son sujet est comparable à ce qu’on affirme pour toute femme vertueuse. L’origine de l’idolâtrie réside dans l’exagération envers les tombes et leurs occupants ; or, le Prophète (pssl) a ordonné de niveler et de recouvrir les sépultures. Dépasser la juste mesure dans l’hommage à un être humain est interdit. Quiconque prétend qu’elle n’est pas faite de bois, ou qu’elle apporte quelque bien ou mal en dehors de la volonté divine, tombe dans le polythéisme. Qu’Allah lui fasse miséricorde.
— Note : adh-Dhahabî (Siyar A‘lām an-Nubalā’, 10/107) rapporte qu’« on disait qu’elle faisait partie des dévotes dont les prières sont exaucées auprès de son tombeau, comme près des tombeaux des Prophètes et des saints ». J’estime cependant qu’aucun fondement scripturaire ou traditionnel ne permet d’affirmer cela. La question relève du domaine législatif, car la prière est un acte d’adoration, et rien n’autorise à supposer un tel privilège non attesté du Prophète (pssl) ni de ses successeurs.
— Par ailleurs, le savant scrupuleux Cheikh Ṣâlih b. ‘Abd al-‘Azîz Âl ash-Sheikh a signalé que l’ouvrage de adh-Dhahabî comporte quelques erreurs, notamment sur les questions concernant la pureté du culte, le tawassul, la croyance en les awliyâ’ et la perfection qui appartient à Dieu seul. Cela n’entache en rien la valeur du grand historien qu’était adh-Dhahabî — nul n’est à l’abri de l’erreur —, et nous prions Allah de nous aider à relever et clarifier ces inexactitudes. Qu’Il soit le Plus Savant.