Pendant son séjour en terre d’Irak, la fille de Sâṭirûn, qui se nommait an-Naḍīra, aperçut Sâbûr. Il portait des vêtements de brocart et, sur la tête, une couronne d’or sertie de péridots, de rubis et de perles. Il était très beau. Elle s’approcha alors de lui et lui dit : « M’épouseras-tu si j’ouvre pour toi la porte de al-Ḥaḍr (1) ? » Il répondit : « Oui !» Or, le soir venu, Sâṭirûn but jusqu’à l’ivresse, comme il avait coutume de ne jamais se coucher qu’en état d’ébriété. Elle prit alors les clés de la porte de al-Ḥaḍr (2) sous son oreiller et les confia (3) à un de ses serviteurs, qui ouvrit la porte.
On raconte également (4) qu’elle leur montra un canal par lequel s’écoulait un large flot d’eau, et qu’ils pénétrèrent ainsi dans al-Ḥaḍr. On dit encore (5) qu’elle les renseigna au sujet d’un talisman se trouvant dans la cité et dont on savait qu’il ne pouvait être neutralisé qu’en prenant une colombe gris cendré dont on teindrait les pattes avec le sang menstruel d’une jeune fille vierge aux yeux bleus, puis on la lâcherait : dès qu’elle se poserait sur le rempart d’al-Ḥaḍr, le talisman s’effondrerait et la porte s’ouvrirait. C’est ce qui fut fait, la porte s’ouvrit, et Sâbûr (6) entra, tua Sâṭirûn, s’empara d’al-Ḥaḍr et la dévasta. Il reprit la route en emmenant la jeune femme avec lui et l’épousa.
Or, une nuit qu’elle dormait sur sa couche, elle se mit à se retourner sans trouver le sommeil. Sâbûr (7) fit alors allumer des bougies, fouilla sa couche et y trouva une feuille de myrte. Il lui dit : « Est-ce cela qui t’empêche de dormir ?» Elle répondit : « Oui. » Il reprit : « De quelle manière ton père te traitait-il ?» Elle dit : « Il me faisait coucher sur des draps de brocart, m’habillait de soie, me nourrissait de moelle et me faisait boire du vin (8). » Il s’écria : « Et voilà donc comment tu as payé ton père ? Tu me trahiras d’autant plus vite ! » Puis il ordonna (9) qu’on lui attachât les nattes de cheveux à la queue d’un cheval, qu’on excita au galop jusqu’à ce qu’elle meure. À ce propos, l’A‘shâ de Banû (10) Qays ibn Tha‘labah dit :
« Ne vois-tu pas al-Ḥaḍr, quand ses habitants vivaient dans le bien-être ?
Qui donc pourrait demeurer à jamais dans l’aisance ?
Shâhabbûr y demeura avec ses armées durant deux ans,
Et l’on y marchait au pas ferme.
Quand il invoqua son Seigneur d’une prière,
Le Seigneur l’exauça sans le châtier davantage.
Son Seigneur l’a-t-Il donc encore fortifié ?
Et certes, nul voisin ne peut rester indéfiniment auprès de lui. »