Réponse : À supposer même que l’on admette qu’un même jugement ne puisse reposer sur deux ʿilla (causes légales), rattacher l’interdiction de raser la barbe à l’imitation des femmes et à celle des mécréants revient en réalité à n’invoquer qu’une seule cause : l’imitation d’autrui. Quoi qu’il en soit, Ibn al-Subkî écrit dans son « Jamʿ al-Jawâmiʿ » : « La majorité des savants permet de fonder une même règle sur deux causes légales et affirme que cela se rencontre bel et bien ; ainsi, le simple fait de toucher, le contact charnel ou l’urine, chacun, à lui seul, empêche la prière, par exemple. » – fin de citation, mêlée au commentaire d’al-Maḥallî.
Demande donc aux musulmans sunnites ordinaires : « À quel visage ressemble celui d’un homme imberbe ? » Ils répondront : « Au visage d’une femme et à celui d’un chrétien, car ni l’un ni l’autre n’a de barbe. » La cause se révèle donc multiple, et la multiplicité des causes est d’ailleurs fréquente dans la Loi révélée : l’alcool et les jeux de hasard sont prohibés parce qu’ils sèment l’inimitié et la haine, détournent du rappel d’Allah et de la prière, obscurcissent l’intellect et entraînent l’usurpation injuste des biens d’autrui ; la fornication est interdite parce qu’elle corrompt les filiations et porte atteinte à l’honneur.
Cependant, le Législateur peut exposer une cause et taire l’autre, pour une sagesse propre au contexte. Ainsi, lorsque le Prophète ﷺ dit : « Ne médisez pas des morts, de peur de nuire aux vivants. » (1), le propos pourrait tout aussi bien être motivé par le fait qu’il s’agit d’une forme de médisance interdite. De même, il dit : « Ne médisez pas des morts, car ils ont rejoint ce qu’ils ont accompli. » (2). Le contexte exigeait ici de mentionner la nuisance faite aux vivants : en entendre l’argument pousse quiconque – fût-il mécréant ou pervers – à en tenir compte, car nuire aux vivants présents ouvre la porte au mal et à la discorde.
De la même manière, le Législateur a expliqué l’interdiction de se raser la barbe par la nécessité de se distinguer des mécréants, afin de repousser cette pratique. Le Coran ayant blâmé les mécréants et leurs agissements, les Compagnons éprouvaient une profonde répulsion et une vive aversion pour tout ce qui venait d’eux ; dès qu’ils apprenaient qu’un acte était le fait des infidèles, ils s’empressaient de l’abandonner, le fuyaient et le haïssaient. Ne vois-tu pas que le Messager d’Allah ﷺ interdit à Râfiʿ ibn Khadîj de procéder à l’abattage rituel avec un ongle, puis justifia son interdiction en disant que c’était là la pratique des mécréants : « Quant à l’ongle, c’est le couteau des Abyssins. » (3)
(ḥ) L’adversaire objecte : « La ressemblance de l’homme avec la femme ne concerne que la parure et l’habillement ; la barbe n’y a aucune part, comme le prouve sa parole… »