Les passions infâmes, telles que la fornication et la consommation d’aliments impurs, peuvent léser celui qui ne les a point lésées. Ces passions exercent une influence, même si l’on ne les met pas en pratique ; lorsque l’âme voit ses semblables commettre des injustices et se livrer à ces passions, l’appel qu’elles suscitent – ou l’injustice qu’elles contiennent – s’en trouve considérablement renforcé. Peut-être l’âme se maîtrise-t-elle, mais cela fait alors naître en elle une haine croissante pour autrui, de la jalousie, l’envie de le châtier et de voir le bien lui être retiré, choses qu’elle n’éprouvait pas auparavant. Elle se forge, du point de vue de la raison comme de la religion, une argumentation : cet autre s’est certes fait tort à lui-même et aux musulmans, et il est obligatoire de lui ordonner le bien, d’interdire le mal, et de lutter dans ce but, car cela relève de la religion.
Les gens se répartissent alors en trois catégories :
- Des individus qui ne se lèvent que pour les caprices de leurs propres âmes : ils ne se satisfont que de ce qu’on leur accorde, et ne se courroucent que de ce dont on les prive. Ainsi, si l’un d’eux obtient ce qu’il convoite, qu’il s’agisse de passions licites ou illicites, sa colère se dissipe, sa satisfaction se manifeste, et ce qui était à ses yeux une abomination – qu’il réprouvait, sanctionnait, dont il blâmait l’auteur et contre lequel il s’emportait – devient soudain agréé par lui ; il s’y adonne, s’y associe, y prête main-forte et prend pour ennemis ceux qui le désapprouvent et le réprouvent. Voilà qui est fréquent chez les fils d’Âdam ; l’on voit et entend à ce sujet d’innombrables exemples.
La cause en est que l’homme est, en vérité, grand injuste et profondément ignorant ; dès lors, il n’est pas équitable, et peut se montrer injuste dans les deux situations. On le voit critiquer le gouvernant pour l’oppression qu’il exerce sur ses administrés et les atteintes qu’il leur porte ; puis, si ce gouvernant apaise ces censeurs en leur concédant quelque avantage, ils deviennent ses auxiliaires, et, dans le meilleur des cas, se taisent sur ses injustices. De même, on les voit condamner celui qui boit du vin, commet la fornication ou écoute des divertissements illicites, jusqu’à ce qu’ils entraînent l’un d’eux dans ces pratiques ou qu’il les satisfasse.