Nous étions dans la Ghouta de Damas ; nous vendîmes alors nos biens et y demeurâmes deux mois. Puis nous repartîmes jusqu’à ce que nous atteignîmes un village habité par des chrétiens. Lorsqu’ils le virent, ils accoururent vers lui et lui offrirent des présents. Il partit avec eux jusqu’à leur église et ne revint qu’après la mi-journée. Ensuite, il revêtit ses deux habits et retourna les voir, ne revenant qu’après la tombée de la nuit. Il ôta alors ses vêtements, se laissa tomber sur sa couche et, par Dieu, il ne dormit pas et ne se releva pas. Le lendemain, il se leva le cœur lourd et affligé, sans nous adresser la parole ni nous laisser l’occasion de lui parler.
Puis il dit : « Ne partons-nous pas ?» Je lui répondis : « Oui, si tu le souhaites. » Nous repartîmes donc, tandis qu’il demeurait plusieurs nuits à exprimer son affliction (1) et son chagrin. Par la suite, il me dit : « Ô Abou Sufyân, veux-tu te mettre en route ? Nous rejoindrons nos compagnons. » Je lui demandai : « Qu’y gagnerais-je (2) ? » Il répondit : « Oui, allons-y ! » Nous chevauchâmes et nous nous éloignâmes un moment de nos compagnons. Alors il me dit : « Allons, Sakhr (3) ! » Je lui dis : « Que désires-tu ? » Il dit : « Parle-moi d’‘Utba ibn Rabî‘a (4). Évite-t-il l’injustice et les interdits ? » Je lui répondis : « Oui, par Dieu. » Il continua : « Respecte-t-il les liens de parenté et enjoint-il de les préserver ? » Je dis : « Oui, par Dieu ! » Il poursuivit : « Est-il généreux envers tous et se montre-t-il médiateur au sein de sa tribu ? » Je répondis : « Oui. » Il demanda : « Connais-tu, chez les Quraysh, quelqu’un de plus noble que lui (5) ? » Je dis : « Non, par Dieu, je n’en connais pas. » Il demanda encore : « Est-il indigent ? » Je répondis : « Non, au contraire, il possède de grands biens. » Il dit : « Quel âge a-t-il (6) ? » Je lui répondis : « Il a dépassé la centaine. » Il demanda : « La noblesse, l’âge et la richesse l’ont-ils diminué ? » Je répondis : « Pourquoi cela le diminuerait-il ? Non, par Dieu, cela ne fait qu’accroître sa valeur. » Il conclut : « C’est bien cela. Veux-tu passer la nuit ici ? » Je lui dis : « M’en est-il permis (7) ? » Il répondit par l’affirmative. Nous nous allongeâmes jusqu’à ce que tout le convoi (8) soit passé.
Plus tard, nous repartîmes et nous nous établîmes quelque part pour la nuit avant de reprendre notre chemin (9). Quand la nuit arriva, il me dit : « Ô Abou Sufyân. » Je lui répondis : « Que désires-tu ? » Il me dit : « Voudrais-tu faire comme la nuit dernière ? » Je dis : « M’en est-il permis ? » Il répondit que oui. Nous reprîmes donc la route (10) sur deux chamelles robustes. Quand nous fûmes assez loin, il s’écria : « Allons, Sakhr ! Parle-moi d’‘Utba ibn Rabî‘a encore une fois. » Je lui dis : « Je t’écoute. » Il dit : « Évite-t-il ce qui est interdit et injuste ? Prend-il soin des liens de parenté et exhorte-t-il à les préserver ? » Je répondis : « Oui, par Dieu, il le fait. » Il ajouta : « Possède-t-il de la richesse ? » Je rétorquai : « Oui, il a de grands biens. » Il demanda : « Connais-tu un Qurayshite plus haut placé que lui (11) ? » Je dis : « Non, par Dieu, je n’en connais pas. » Il demanda : « Quel âge a-t-il atteint ? » Je répondis : « Il a dépassé la centaine. » Il poursuivit : « L’âge, la noblesse et la richesse lui ont-ils nui ? » Je répondis : « Pas le moins du monde, par Dieu ! Tu veux sûrement dire quelque chose ; dis-le donc. » Il dit : « Ne répète rien de ce que je t’ai confié tant qu’il n’en ressortira pas ce qu’il doit en ressortir (12). » Puis il ajouta : « Car celui qui… »