Et c’est ainsi qu’ont parlé Abou Sâlih et Al-Kalbî, et Qatâda l’a également rapporté de certains (1).
Al-Tabarânî (2) a dit : « ‘Alî ibn ‘Abd al-‘Azîz nous a rapporté, ‘Abdallah ibn Shabîb al-Rab‘î nous a rapporté, Muhammad ibn Maslama ibn Hishâm al-Makhzûmî nous a rapporté, Ismâ‘îl ibn al-Tarîh ibn Ismâ‘îl al-Thaqafî m’a rapporté, d’après son père, d’après son grand-père, d’après Marwân ibn al-Hakam, d’après Mu‘âwiya ibn Abî Sufyân, d’après son père : »
Il dit : « Je partis (3) avec Umayya ibn Abî al-Salt al-Thaqafî pour commercer en Syrie. Chaque fois que nous faisions halte, Umayya ouvrait un de ses livres qu’il nous lisait. Nous avons procédé ainsi jusqu’à ce que nous arrivions dans un village habité par des chrétiens. Ils vinrent alors le voir, lui offrirent des présents et l’honorèrent, puis l’emmenèrent chez eux. Il revint au milieu de la journée, ôta ses deux vêtements et en prit deux autres de couleur noire qu’il enfila. Puis il me dit : “Abou Sufyân, souhaiterais-tu te rendre chez un érudit parmi les savants chrétiens, vers lequel aboutit la science du Livre, afin de l’interroger ?” Je répondis : “Je n’en ai aucune envie. Par Dieu, s’il me raconte ce que j’aime, je n’aurai pas confiance en lui ; et s’il me raconte ce que je déteste, je le redouterai (4).” »
« Alors il partit. Mais un vieux chrétien arriva à sa suite, entra chez moi et me dit : “Qu’est-ce qui t’empêche de suivre ce cheikh ?” Je répondis : “Je ne suis pas de sa religion.” Il dit : “Et alors ? Tu entendras et verras quelque chose d’étonnant.” Puis il me demanda : “Es-tu Thaqafite ?” Je répondis : “Non, je suis Qurayshite.” Il reprit : “Qu’est-ce qui t’empêche donc d’aller voir ce cheikh ? Par Dieu, il vous aime et vous recommande.” Puis il quitta notre compagnie.
Umayya (5) s’absenta jusqu’à ce qu’il revînt après un moment (6) de la nuit. Il ôta ses deux vêtements et se coucha sur son lit. Par Dieu, il ne dormit pas plus qu’il ne se leva avant le matin, le visage sombre et affligé, son breuvage du soir rejoignant celui du matin (7). Il ne nous adressait pas la parole et nous non plus. Ensuite, il dit : “Ne partons-nous pas ?” Je lui répondis : “As-tu donc l’envie de partir ?” Il répliqua : “Oui.” Nous nous mîmes alors en route, et pendant deux nuits il resta préoccupé (8). Lors de la troisième nuit, il dit : “Ne souhaites-tu pas converser, Abou Sufyân ?” Je répondis : “As-tu quelque chose à dire ? Par Dieu, je n’ai jamais vu pareil à l’état dans lequel tu es revenu de chez ton compagnon (9).”
Il répondit : “Sache que cela ne me concerne pas en soi, mais j’ai craint quelque chose quant à mon sort.” Je demandai : “As-tu donc un sort ?” Il dit : “Oui, par Dieu ! Je mourrai puis je reviendrai à la vie.” Je lui dis : “Veux-tu recevoir mon gage de confiance ?” Il répondit : “Sur quoi ?” Je lui dis : “Sur le fait que tu ne ressusciteras pas et ne seras pas jugé.” Il se mit à rire puis dit : “Bien au contraire, par Dieu, Abou Sufyân, nous serons bel et bien ressuscités, puis jugés, et un groupe ira au Paradis tandis qu’un autre ira en Enfer.” Je lui demandai : “Dans lequel te trouveras-tu ? Ton compagnon te l’a-t-il appris ?” Il répondit : “Mon compagnon n’en sait rien, ni pour moi ni pour lui-même.” Ainsi passâmes-nous deux nuits à nous étonner l’un de l’autre : lui s’émerveillait de moi et moi je riais de lui, jusqu’à ce que nous parvenions à destination.”