Les nouvelles annoncèrent la nomination de l’émir Sayf al-Dīn Mankulī Bughā au poste de vice-royauté (niyāba) d’Alep en remplacement de celui de Damas. On rapporte qu’il obtint, en Égypte, de nombreux honneurs, distinctions et marques de respect, ainsi que d’abondantes richesses, des chevaux, des étoffes et des présents qu’il serait difficile de dénombrer. Il est également établi que l’émir Sayf al-Dīn Āq Tamur (1) ‘Abd al-Ghanī — qui fut ḥājib al-ḥujjāb (maître des chambellans) en Égypte — s’établit à Damas, et qu’on confia la fonction de ḥujūbiyya à l’émir ‘Alā’ al-Dīn Ṭaybughā, maître de la dār de Yalbūghā, en remplacement du précédent. Les trois hommes reçurent tous ensemble leurs robes d’investiture en un même jour.
Le dimanche onzième Rabi‘ al-Awwal, l’affaire concernant les Francs à Alexandrie se propagea dans le pays. Un courrier arriva des terres d’Égypte à ce propos, et l’on prit aussitôt des mesures de précaution contre les Francs présents à Damas : ils furent arrêtés et enfermés dans la citadelle, tandis que l’on confisquait leurs biens. Ce même jour, le juge suprême (qāḍī al-quḍāt) Tāj al-Dīn al-Shāfi‘ī m’informa que l’origine de cette affaire tenait à l’arrivée de sept navires marchands appartenant aux Vénitiens parmi les Francs, venus à Alexandrie pour y vendre et y acheter. Or, la nouvelle parvint à l’émir al-kabīr (le grand émir) Yalbūghā qu’un de ces sept navires se dirigeait vers le souverain de Chypre. Il dépêcha donc un message aux Francs leur enjoignant de livrer les navires, mais ils refusèrent et retournèrent en hâte à leurs vaisseaux. À leur poursuite, l’on envoya six shuwānī (galères) chargées de combattants, qui les rattrapèrent en mer. Il y eut alors de nombreuses pertes chez les deux camps, toutefois plus lourdes chez les Francs, qui prirent finalement la fuite avec leurs marchandises.
C’est alors que l’émir ‘Alī — qui avait été jusque-là vice-roi de Damas — arriva avec une troupe considérable, accompagné de son fils et de ses mamlouks, d’une allure imposante. L’émir ‘Alī revint sur ses pas et demeura vice-sultan, se rendant jusqu’à Beyrouth pour y examiner la situation, puis rentrant rapidement. J’appris également que les Francs lancèrent un raid sur Tripoli, où ils s’emparèrent d’un navire musulman dans le port et l’incendièrent sous les yeux de la population, impuissante à s’y opposer ou à les en empêcher. Ils rebroussèrent ensuite chemin et repartirent en emmenant avec eux trois prisonniers musulmans. Nous sommes à Dieu et c’est vers Lui que nous faisons retour. Fin de citation, et Dieu est plus savant.
• Le meurtre de Yalbūghā l’émir al-kabīr (2) :
La nouvelle de son assassinat nous parvint à Damas dans la nuit du lundi dix-sept Rabi‘ al-Ākhir, transmise par deux captifs arrivés en courrier depuis les terres d’Égypte. Ils rapportèrent qu’il fut tué le mercredi, douzième jour de ce mois, lorsqu’une entente se fit entre ses mamlouks qui le massacrèrent ce jour-là. Le pouvoir se trouva alors bouleversé et de nombreux émirs de haut rang furent appréhendés ; de grandes perturbations eurent lieu et des circonstances pénibles se produisirent. C’est l’émir Sayf al-Dīn Ṭaghaytmur (3) al-Niẓāmī qui assuma la direction des affaires, renforçant le pouvoir du sultan et guidant la situation avec discernement. La plupart des émirs d’Égypte se réjouirent de ce qu’il advint. Le vice-sultan, revenu de Beyrouth à Damas, ordonna alors de faire sonner les clameurs de victoire (daq al-bashāʾir).