Il rendit cette fatwa pour le grand émir, et je lui dis alors : « Cela n’est pas permis par la Loi religieuse, et nul ne peut délivrer une fatwa l’autorisant. Tant qu’ils demeurent sous la dhimma, qu’ils nous versent la djizya et restent soumis à l’humiliation et à l’assujettissement, et que les prescriptions de la Religion demeurent en vigueur, il n’est pas licite de leur prendre ne serait-ce qu’un seul dirham de plus que ce qu’ils versent déjà en djizya. » Cela n’était pas dissimulé à l’émir, mais celui-ci répondit : « Que puis-je faire puisqu’un décret est parvenu et qu’il m’est impossible de le contredire ? »
Je lui ai alors mentionné de nombreuses raisons justifiant qu’on intimide les gens de Chypre et qu’on les menace de représailles, ce qui est permis même si la menace n’est pas mise à exécution, à l’instar de ce que dit Salomon, fils de David : « Apportez-moi le couteau, que je le partage en deux » (1), comme il est rapporté en détail dans les deux Sahih. Ces propos lui plurent énormément. Il ajouta que cette idée lui était déjà venue à l’esprit et que je l’avais conforté en l’abordant ouvertement. Il en écrivit une requête (moutâla‘a) vers les terres d’Égypte, dont la réponse devait parvenir dans les dix jours ; il me pria de venir alors pour en prendre connaissance. Je perçus de sa part une grande bienveillance, de l’ouverture et un accueil encore plus généreux.
Par la suite, je me suis entretenu avec lui à Dâr as-Sa‘âda, au début du mois de Rabi‘ al-Awwal. Il m’annonça que l’ordre (rasm) avait été donné de construire des galères et des navires pour lancer l’offensive contre les Francs – à Dieu la louange et la grâce. Puis, le dimanche matin, il convoqua les chrétiens, au nombre d’environ quatre cents, qui s’étaient réunis dans leur église ; il les fit prêter serment sur leurs biens et les obligea à s’acquitter du quart de leurs avoirs. Nous appartenons à Dieu et c’est à Lui que nous retournons. Il fut également ordonné aux gouverneurs d’assigner ceux qui relèvent de leur juridiction ; le gouverneur des campagnes s’est rendu dans les villages à cette fin, et des émirs ont été dépêchés dans diverses régions pour recouvrer les sommes imposées aux chrétiens de Jérusalem et d’autres lieux.
Au début du mois de Rabi‘ al-Awwal, le Qâdî al-Qudât (juge suprême) Tâj ad-Dîn as-Subkî, de rite shâfi‘î, partit pour al-Fâhira (Le Caire). Le mercredi, cinquième jour de Rabi‘ al-Awwal, je rencontrai le vice-sultan (nâ’ib as-saltana) à Dâr as-Sa‘âda et lui demandai des nouvelles concernant la réponse à la requête. Il m’informa qu’était arrivé le décret impérial et noble (al-marsûm ach-charîf as-sultânî) ordonnant la construction de galères et de navires pour attaquer Chypre et combattre les Francs – à Dieu la louange et la grâce.
Le vice-sultan ordonna ensuite d’envoyer des scieurs et des charpentiers de Damas vers la forêt située près de Beyrouth (2), et qu’on commence la construction des galères le dernier jour de ce mois, un vendredi.
(1) Allusion au récit où Salomon décide de tester la sincérité d’une mère en menaçant de partager l’enfant en deux, tel que développé dans les deux Sahih.
(2) Forêt proche de Beyrouth où devaient être préparés les matériaux nécessaires à la construction des navires.