On s’adressa un jour à Luqman le Sage et on lui dit : « Es-tu Luqman ? Es-tu l’esclave des Banî al-Hishhâs (1) ? » Il répondit : « Oui. » On poursuivit : « C’est donc toi, le berger noir ? » Luqman répliqua : « Quant à ma couleur noire, elle est manifeste. Qu’est-ce qui t’étonne chez moi ? » L’homme répondit : « C’est que les gens foulent le tapis de ta demeure, qu’ils se rendent à ta porte et qu’ils agréent tes propos. » Luqman dit : « Ô mon neveu, si tu mets en pratique ce que je vais te dire (2), tu en arriveras là. » L’autre demanda : « Qu’est-ce donc (3) ? » Luqman répondit : « Baisser mon regard, retenir ma langue, manger de manière licite, préserver ma pudeur, accomplir mes obligations, tenir mes promesses, honorer mon hôte, veiller sur mon voisin et abandonner ce qui ne me concerne pas : voilà ce qui m’a valu d’être tel que tu me vois (4). »
Ibn Abî Hâtim a rapporté : « Mon père nous raconta — d’après Ibn Fudayl, lui-même rapportant d’Amr ibn Wâqid, d’Abda ibn Rabâh, de Rabîʿa, d’après Abû al-Dardâ’ — qu’un jour (5), en mentionnant Luqman le Sage, celui-ci déclara : “Ce qui lui a été octroyé (6) ne lui est pas venu de sa famille, ni de sa richesse, ni d’un rang, ni de qualités particulières. Mais c’était un homme résolu (7), silencieux, long dans la réflexion, profond dans son regard. Il ne dormit jamais durant la journée, et personne ne l’a jamais vu cracher ni se racler la gorge (8), ni uriner, ni déféquer, ni se laver, ni s’adonner à des futilités, ni rire. Il ne répétait pas ses paroles, à moins que quelqu’un ne lui demandât d’en réentendre la sagesse. Il s’était marié, eut des enfants qui moururent, mais il ne les pleura pas. Il se rendait auprès du souverain et allait voir les juges pour observer, réfléchir et tirer des leçons. C’est ainsi qu’il reçut ce qui lui fut accordé (9).”
Certains ont prétendu qu’on lui avait proposé la prophétie, mais qu’il craignit de ne pas en porter la charge et qu’il préféra la sagesse, la jugeant plus facile. Cela reste toutefois sujet à discussion, et Dieu sait mieux. On rapporte cet avis (10) de Qatâda, comme nous le verrons.
Ibn Abî Hâtim et Ibn Jarîr (11) rapportent également, par la voie de Wakiʿ, d’Israʾîl, de Jâbir al-Juʿfî, d’Ikrima, que ce dernier aurait dit : « Luqman était un prophète. » C’est un hadith jugé faible en raison de la situation de Jâbir al-Juʿfî (12).