Au matin du dimanche, seizième jour de Shaʿbân, le roi des émirs supprima la redevance prélevée sur le sel, ainsi que celle imposée lors des festivités. Il abrogea également l’interdiction faite aux femmes de chanter devant des hommes et aux hommes de chanter devant des femmes. Cette mesure est d’une importance extrême et procure un bénéfice général considérable.
Le mardi dix-huit du même mois, le lieutenant du sultan, Sayf al-Dîn Baydamur, entreprit d’ériger des catapultes au sommet des tours de la citadelle : quatre catapultes furent installées sur ses quatre côtés. J’appris par la suite qu’une nouvelle catapulte avait été mise en place dans la basse-cour de la citadelle, à proximité du bassin, puis plusieurs autres encore, si bien que les gens virent six engins de siège dressés sur les toits des bastions. Le lieutenant fit sortir de la citadelle ses habitants habituels et y fit pénétrer un grand nombre de Kurdes, de Turkmènes et d’autres combattants vaillants. Il y transféra de nombreuses denrées, vivres, équipements et armes, se préparant au siège éventuel comme on le fait pour une forteresse dotée de provisions inépuisables. Quand les habitants des vergers constatèrent ces installations, ils furent alarmés, et la plupart d’entre eux quittèrent leurs biens pour s’installer en ville. Certains confièrent à des habitants de la cité leurs objets précieux et leurs effets. Puisse l’issue être favorable, s’il plaît à Dieu.
Une question juridique (fatwâ) me fut transmise, rédigée en ces termes : « Que disent les éminents savants au sujet d’un roi qui avait acheté un esclave et l’avait traité avec bienveillance, comblé de faveurs et élevé au rang le plus éminent ; puis cet esclave s’est retourné contre son maître, l’a tué, a pris son bien et en a privé les héritiers, a usurpé le royaume, et a mandé certains gouverneurs de provinces pour les faire comparaître devant lui afin de les tuer. Ont-ils le droit de se soustraire à son autorité ? Si quelqu’un défend sa personne et ses biens jusqu’à y laisser la vie, est-il considéré comme un martyr, ou non ? Celui qui s’emploie à rétablir le droit des héritiers du roi assassiné, aussi bien pour le faire châtier que pour récupérer son bien, sera-t-il récompensé ? Donnez-nous votre avis, que Dieu vous récompense. »
J’ai répondu à la personne qui me présentait cette question, de la part de l’émir : « S’il cherche à s’acquitter de sa responsabilité devant Dieu, il connaît mieux son intention et le but qu’il poursuit. Il ne doit pas réclamer un droit précis si cela entraîne un mal plus grand ; la requête doit être différée jusqu’à ce qu’elle puisse être formulée de manière appropriée. Mais si son but par cette demande est de rallier l’État et les émirs à sa cause, alors il faut d’abord que les plus grands juges et les cheikhs sanctionnent cette demande de leur sceau, puis que les autres muftis la cautionnent à leur tour, conformément à la procédure. Dieu accorde la réussite. »
Cela étant, tous les émirs de Syrie se sont alliés au lieutenant du sultan, si bien qu’on rapporte qu’ils sont dix-sept émirs de rang équivalent à celui de lieutenant du sultan. Ils assistent tous aux cortèges imposants à ses côtés, l’accompagnent à Dâr al-Saʿâda, et il leur fait dresser de somptueux banquets où ils mangent avec lui. La nouvelle est parvenue que l’émir Manjak al-Ṭarjâqasî, demeurant à Bayt al-Maqdis (Jérusalem), a fait allégeance au lieutenant du sultan ; il envoya vers lui Jibrîl, qui revint confirmer cette adhésion. Il se serait emparé de Ghazza et de son gouverneur, rassemblé des troupes, enrôlé différentes factions et pris le contrôle de la route. Nul ne peut y circuler sans être fouillé, afin d’éviter que ne soient transmis des courriers d’un endroit à l’autre.
En dépit de tout cela, la justice demeure ferme et la sécurité règne là-bas, de sorte que personne n’éprouve de crainte. Il en va de même à Damas et dans ses environs : nul n’y subit de violences, ni d’agressions, et il n’y a pas de pillage, louange à Dieu. Toutefois, quelques habitants des vergers, gagnés par la peur, ont quitté la campagne pour la ville, certains ont déposé chez les citadins leurs biens précieux, puis ont demeuré sur place.