Un événement extraordinairement étrange.
Puis, le mardi 28 Rabî‘ al-Awwal de l’an sept cent cinquante, éclata un différend entre l’armée de Damas et l’émir Sayf al-Dîn Aljîbughâ, le gouverneur de Tripoli, qui vint arrêter le gouverneur de Damas, l’émir Sayf al-Dîn Arghûn Shâh al-Nâsirî, dans la nuit du jeudi, et le tua dans la nuit du vendredi, comme il a été rapporté plus haut. Il s’installa alors sur la Place Verte pour s’emparer de ses biens et de ses magasins, et les recueillit auprès de lui. Les grands émirs le réprimandèrent et lui ordonnèrent de transporter ces richesses à la citadelle du sultan, mais il refusa de s’y plier. Ils commencèrent alors à le suspecter de forfaiture, doutant du document sur la base duquel il prétendait avoir reçu l’ordre d’arrêter et de tuer Arghûn Shâh. Les émirs se mirent en route, en tenue de combat, sous la citadelle et près des portes de la Place, tandis que lui-même et ses hommes, moins d’une centaine, montèrent à cheval.
Certains rapportent qu’ils étaient entre soixante-dix et quatre-vingts ou quatre-vingt-dix. Ils chargèrent l’armée avec la détermination de combattants prêts à mourir, tandis que leurs adversaires ne faisaient que se défendre en cherchant surtout à décliner toute responsabilité, d’autant plus qu’ils n’avaient pas reçu d’ordre clair de tuer ni de combattre. C’est pourquoi nombre de chefs prirent la fuite. Une partie de l’armée se retira, parmi lesquels certains émirs de haut rang, notamment le grand émir Sayf al-Dîn Aljîbughâ al-‘Adilî, dont la main droite fut tranchée alors qu’il avait près de quatre-vingt-dix ans. D’autres furent tués parmi les soldats de la ḥalqah et leurs serviteurs.
Finalement, la situation se régla quand Aljîbughâ al-Muzaffarî emporta les chevaux d’Arghûn Shâh, qui se trouvaient dans son écurie, puis battit en retraite du côté d’al-Mizzah, la tête basse, en reprenant les biens qu’il avait saisis dans les magasins d’Arghûn Shâh. Il s’en alla sans que personne de l’armée ne le poursuive, accompagné de l’émir Fakhr al-Dîn Iyâs, qui avait été chambellan et gouverneur intérimaire à Alep l’année précédente. Ils partirent ensemble avec leurs hommes en direction de Tripoli.
Les émirs de Syrie écrivirent alors au sultan pour l’informer de ce qui s’était passé. Le courrier rapporta que le sultan ignorait totalement l’affaire et que la lettre présentée par Aljîbughâ était un faux. Un ordre fut alors donné à quatre mille soldats de l’armée syrienne de se lancer à sa poursuite pour l’arrêter, et le gouverneur de Safad fut désigné comme commandant de cette troupe. Ils partirent durant la première dizaine de Rabî‘ al-Âkhir.
Le mercredi 6 Rabî‘ al-Âkhir, les troupes se mirent en route afin de poursuivre Sayf al-Dîn Aljîbughâ al-‘Adilî sur le champ de bataille. Celui-ci était l’un des émirs parmi les plus élevés en grade. Dans la nuit du jeudi 7 du même mois, il fut proclamé dans la ville que nul parmi les soldats présents à proximité ne devait manquer le départ le lendemain. Tous se mirent en marche avec grande célérité, et l’émir Badr al-Dîn Ibn Khatîr fut nommé gouverneur intérimaire de la ville, exerçant la fonction à la Dâr al-Sa‘âdah comme le faisait le gouverneur en temps normal.
Dans la nuit du samedi, entre la prière du coucher du soleil et celle de la nuit, le 16 du mois, l’armée qui était partie à la recherche d’Aljîbughâ al-Muzaffarî revint en le ramenant prisonnier, humble et humilié, ainsi que Fakhr Iyâs, le chambellan, qui fut capturé avec lui. Tous deux furent conduits dans la citadelle avec mépris en franchissant le pont de Bâb al-Naṣr, qui fait face à la Dâr al-Sa‘âdah, en présence de l’émir Badr al-Dîn Ibn Khatîr, gouverneur intérimaire en l’absence du titulaire. Les gens se réjouirent grandement de cette nouvelle, qu’Allah soit loué et remercié.