Puis arriva l’an sept cent quarante-trois de l’Hégire. Cette année bénie débuta alors que le sultan des musulmans, le roi [Aḥmad ibn](1) Nāṣir ad-Dīn Muḥammad ibn al-Malik al-Manṣūr Qalāwūn, résidait à al-Karak, ayant emporté les ressources du trésor sultanien de la Citadelle de la Montagne (Qal‘at al-Jabal) jusqu’à la Citadelle d’al-Karak.
Son lieutenant en terres égyptiennes était l’émir Sayf ad-Dīn Āq Sunqur as-Sallārī(2), auparavant gouverneur à Gaza. Quant aux juges (qāḍīs) d’Égypte, ce sont les mêmes que ceux mentionnés l’année précédente, à l’exception du juge ḥanafite(3).
En ce qui concerne Damas, elle n’avait pas de vice-roi (nāʾib) à ce moment-là, mais l’émir Rukn ad-Dīn Baybars al-Ḥājib avait nommé à sa place al-Fakhrī durant son absence. Celui-ci administrait alors la ville en compagnie du ḥājib Allamash(4), de Tammur al-Muhmindār, de l’émir Sayf ad-Dīn surnommé Ḥalāwa, gouverneur de la campagne (al-barr), et de l’émir Nāṣir ad-Dīn Ibn Rakbās, chargé de la ville. Tous s’occupaient des affaires civiles et des questions relevant de l’autorité sultanienne, tandis que les juges étaient ceux dont nous avons déjà parlé l’année précédente. Le prédicateur (khaṭīb) de la capitale était Tāj ad-Dīn ʿAbd ar-Raḥīm ibn le juge Jalāl ad-Dīn al-Qazwīnī, et le « katib as-sirr » (chancelier) était le juge Shihāb ad-Dīn Ibn Faḍl Allāh.
L’année commença donc alors que l’émir Rukn ad-Dīn Baybars al-Aḥmadī campait au palais Tankiz sur la route de Dāriyya. Des lettres émanaient sans cesse du sultan, exigeant qu’on prenne garde à lui, qu’on l’arrête et qu’on l’envoie à al-Karak. Les émirs, pourtant, tergiversaient, différant l’exécution des décrets de moment en moment, prétextant que l’Aḥmadī n’avait commis aucune faute et que, s’ils l’arrêtaient, le danger pourrait s’en prendre à d’autres. Le sultan leur transmettait cependant à propos de l’Aḥmadī des récits qui les mécontentaient : on le disait impliqué dans des jeux et des fréquentations douteuses avec les plus vils personnages d’al-Karak, coupable d’avoir tué al-Fakhrī et Ṭashtamur d’une façon atroce, puis d’avoir dépouillé leurs familles de leurs vêtements et de leurs bijoux, avant de les chasser d’al-Karak dans des conditions horribles. On l’accusait encore de favoriser des chrétiens et de solliciter leur présence auprès de lui.
Ces informations poussèrent les émirs à envoyer l’un des leurs examiner son cas, mais celui-ci ne put l’approcher et revint chez eux, fuyant et effrayé. Lorsqu’il rapporta la situation, les émirs en furent grandement alarmés et troublés. Ils se réunirent à maintes reprises au marché aux chevaux, tinrent conseil et convinrent finalement de le destituer. Ils en écrivirent alors aux Égyptiens et en informèrent également le vice-roi d’Alep, Aydaghmush, ainsi que les autres gouverneurs