Un jour ou deux après son arrivée, le shaykh Taqî ad-Dîn se présenta au sultan le huitième jour du mois. Une foule d’Alexandrie l’accompagna pour lui faire ses adieux. Il rencontra le sultan un vendredi ; celui-ci l’honora, alla à sa rencontre et s’avança vers lui dans une vaste assemblée où se trouvaient les juges d’Égypte et de Syrie, puis il réconcilia le shaykh avec eux.
Le shaykh descendit ensuite au Caire et s’établit près du mausolée de l’Imâm al-Husayn – qu’Allah l’agrée –; les gens se rendaient constamment auprès de lui : princes, soldats, ainsi qu’un grand nombre de fuqahâ’ et de juges, dont certains venaient lui présenter des excuses et se dégager de ce qui avait émané d’eux à son encontre. Il leur dit : « J’ai accordé mon pardon à quiconque m’a nui. »
Je dis : le qâdî Jamâl ad-Dîn Ibn al-Qalansî m’a relaté en détail cette séance, l’hommage et la vénération qui y furent témoignés au shaykh, de même que les remerciements et les louanges que le sultan et les émirs présents lui adressèrent. Le grand-qâdî Mansûr ad-Dîn al-Hanafî m’en informa également, mais le récit d’Ibn al-Qalansî est plus circonstancié, car il était alors juge des armées et tous deux assistaient à ce conseil.
Il me rapporta que, lorsque le shaykh Taqî ad-Dîn Ibn Taymiyya entra auprès du sultan, celui-ci se leva pour lui dès qu’il l’aperçut, marcha jusqu’à l’extrémité de l’îwân et ils s’embrassèrent un moment. Puis il le prit par la main, l’emmena dans une alcôve pourvue d’une fenêtre donnant sur un jardin, et ils s’y entretinrent quelque temps. Ils revinrent ensuite, la main du shaykh dans celle du sultan. Le sultan s’assit, Ibn Jamâ‘a, juge d’Égypte, à sa droite, Ibn al-Khalîlî, le vizir, à sa gauche ; en contre-bas se trouvaient Ibn Ṣaṣrâ puis Ṣadr ad-Dîn ‘Alî al-Hanafî. Le shaykh Taqî ad-Dîn s’assit devant le sultan, à l’extrémité de son coussin.
Le vizir prit alors la parole au sujet du rétablissement, pour les gens du dhimmi, de l’obligation de porter des turbans blancs marqués de signes distinctifs, expliquant qu’ils s’étaient engagés auprès du dîwân à verser sept cent mille [dirhams] chaque année, en plus du tribut en vigueur. L’assistance garda le silence ; parmi eux se trouvaient les juges d’Égypte et de Syrie et les plus grands savants des deux contrées, notamment Ibn az-Zamlakânî.
Ibn al-Qalansî raconte : j’étais dans l’assemblée du sultan, assis à côté d’Ibn az-Zamlakânî. Aucun des savants ni des juges ne prit la parole. Le sultan leur dit : « Que dites-vous ? », sollicitant leur avis, mais personne ne répondit. Alors le shaykh Taqî ad-Dîn s’agenouilla, s’adressa au sultan avec des propos vigoureux, réfuta âprement ce qu’avait avancé le vizir et éleva la voix, tandis que le sultan cherchait à le calmer avec douceur, patience et respect.
Le shaykh se montra extrêmement virulent, tenant des propos qu’aucun autre n’aurait pu tenir, même de loin, et il fustigea sévèrement quiconque approuverait cette mesure. Il dit au sultan : « Qu’Allah vous préserve de faire de votre première séance, dans toute la splendeur de votre royauté, une occasion de soutenir les gens du dhimmi pour un vil butin de ce bas monde éphémère. Souvenez-vous du bienfait d’Allah sur vous lorsque, par Sa grâce, Il vous a rendu votre royaume, a humilié votre ennemi et vous a accordé la victoire sur vos adversaires. »