Au cours de la nuit qui clôturait le mois de Ṣafar, le shaykh Taqî ad-Dîn Ibn Taymiyya quitta le Caire pour Alexandrie, accompagné d’un émir de haut rang. Celui-ci le fit entrer dans la demeure du sultan et l’installa dans une tour vaste, aux espaces généreux. Les gens affluaient pour le visiter et [s’employaient auprès de lui à toutes les sciences]. Par la suite, il assistait aux prières du vendredi et dispensait ses exhortations, comme à son habitude, dans la mosquée.
[Il était arrivé à Alexandrie un dimanche ; dix jours plus tard la nouvelle parvint à Damas, où l’on fut pris d’inquiétude pour lui, redoutant les intrigues d’al-Jâshankîr et de son maître Naṣr al-Manbijî. Les supplications en sa faveur redoublèrent, d’autant qu’aucun de ses compagnons n’avait été autorisé à l’accompagner, ce qui oppressa les cœurs, car son ennemi Naṣr al-Manbijî avait alors l’avantage sur lui.]
La raison de leur hostilité tenait à ce que le shaykh Taqî ad-Dîn s’en prenait à al-Jâshankîr et à son maître Naṣr al-Manbijî en déclarant : « Leurs jours sont révolus, leur autorité est terminée et leur terme approche. » Il parlait également d’eux, d’Ibn ʿArabî et de ses partisans. Ils résolurent donc de l’envoyer à Alexandrie comme on exile un homme, espérant qu’un de ses habitants oserait le tuer perfidement. Mais cela n’a fait qu’accroître l’amour que les gens lui portent, leur proximité, le profit qu’ils tirent de lui, leur assiduité à son enseignement ainsi que l’affection et l’honneur qu’ils lui manifestent.
[Une lettre de son frère arriva en ces termes : « Le noble frère a pris demeure dans la citadelle protégée, animé de l’intention du ribât. Les ennemis d’Allâh avaient conçu par là maints stratagèmes pour lui nuire, ainsi qu’à l’Islam et à ses gens ; or cela s’est mué pour nous en honneur. Ils croyaient que cela mènerait à la perte du shaykh, mais leurs desseins pervers se sont retournés contre eux de tous côtés. Matin et soir, ils demeurent, auprès d’Allâh et auprès des gens clairvoyants, le visage couvert de noirceur, se consumant en regrets et en remords pour ce qu’ils ont ourdi. Quant aux habitants du rivage, ils se sont tous tournés vers le frère, l’ont accueilli avec respect. À tout instant, il répand du Livre d’Allâh et de la Sunna de Son Messager ce qui réjouit le regard des croyants ; c’est là une arête fichée dans la gorge de ses ennemis. Il constata qu’à Alexandrie Iblîs avait pondu et fait éclore ses œufs, y égarant les sectes des Sabʿîniyya et des ʿArabiyya. Par sa venue, Allâh a mis en pièces leur cohésion, dispersé leurs groupes aux quatre vents, déchiré leurs voiles et les a démasqués. Il fit se repentir nombre d’entre eux et amena au repentir l’un de leurs chefs. Ainsi, dans le cœur de la majorité des croyants, gens du commun et notables – émir, juge, faqîh, mufti, shaykh et ensemble des hommes d’ijtihâd – se sont établis l’amour, la vénération et l’acceptation de la parole du shaykh, à l’exception de quelques jeunes ignorants, demeurant dans l’abjection et l’humiliation. »]