Lajîn, venant de la citadelle de Safad accompagné d’un groupe d’émirs, arriva et reçut (1) à nouveau ses fiefs. Il les traita avec bienveillance et honneur.
Au début du mois de Ramadan, on manda à l’un des juges, Badr ad-Dîn Ibn Jamâʿa, qui exerçait la magistrature et le prêche à al-Quds al-Charîf, de se rendre au plus vite dans les terres d’Égypte. Il y parvint le quatorzième (2) jour de ce mois et rompit son jeûne, cette nuit-là (3), chez le vizir as-Salʿûs, lequel l’accueillit et le traita avec de grands égards. C’était la veille du vendredi ; le ministre déclara alors la révocation de Taqî ad-Dîn Ibn Bint al-Aʿazz et nomma Ibn Jamâʿa (4) au poste de grand juge des provinces égyptiennes. Les juges vinrent le féliciter et, le lendemain, les notaires entrèrent à son service (5). Outre la charge de la magistrature, il reçut la fonction de prédicateur à la mosquée al-Azhar, ainsi que la direction de l’enseignement à la madrasa aṣ-Ṣâliḥiyya. Il parut en habit d’investiture et avec la coiffe officielle (ṭarḥa) et ordonna aux autres juges de conserver, eux aussi, le port de la coiffe. Il prononça alors le prône à la mosquée al-Azhar, puis se rendit à la [madrasa] aṣ-Ṣâliḥiyya, où il donna un cours très fréquenté le vendredi suivant (6).
Lorsque vint le vendredi, le sultan ordonna (7) au Ḥâkim bi-Amr Allâh (le calife) de prêcher en personne ce jour-là et de proclamer dans son sermon qu’il avait confié la sultanat à al-Achraf Khalîl ibn al-Manṣûr. Il revêtit alors une robe d’investiture noire et déclama la khutba (8) dont il s’était déjà servi à l’époque du règne aẓ-ẓâhir, une pièce rédigée par le shaykh Sharaf ad-Dîn al-Maqdisî en l’an 660 H ; il s’était donc écoulé plus de trente ans entre les deux prônes. Cela eut lieu dans la mosquée de la citadelle de la Montagne. Par la suite, Ibn Jamâʿa continua à officier comme prédicateur au sein de la citadelle en présence du sultan, tandis qu’il se faisait suppléer à la mosquée al-Azhar (9).
Quant à Ibn Bint al-Aʿazz, il subit de la part du ministre une mise à l’écart (10), une confiscation de ses biens et une très grande humiliation, au point qu’il ne conserva aucun de ses postes. Il en détenait pourtant dix-sept, parmi lesquels la magistrature, la fonction de prédicateur, la supervision des biens de mainmorte, la chefferie des maîtres spirituels, la surveillance du Trésor et l’administration de grandes écoles. On confisqua près de quarante mille (monnaies) en plus de ses montures et de multiples autres effets. Malgré tout, il ne manifesta ni reddition ni soumission. On finit par l’admettre de nouveau en grâce, et on lui confia la direction de l’enseignement du rite shafiʿite. Une cérémonie d’achèvement de la récitation du Coran fut organisée au mausolée d’al-Manṣûr dans la nuit du lundi 4 dhu l-qaʿda, en présence des juges et des émirs (11). Le sultan, accompagné du calife, vint les rejoindre à l’aube ; après la clôture de la lecture, le calife prononça un sermon éloquent, incitant l’assemblée à entreprendre la conquête des terres d’Irak afin de les arracher à leurs occupants.