Le sultan al-Muʿaẓẓam ʿĪsā ibn al-ʿĀdil Abū Bakr ibn Ayyūb mourut à l’âge de soixante-quatre ans. C’était un homme valeureux, au cœur sain, d’un caractère généreux et d’un langage doux, très humble, qui portait les habits des Arabes et utilisait leurs montures. Il jouissait d’un grand respect au sein de l’État, et se distinguait par sa bravoure et son audace(1). Il avait reçu la transmission de Ibn al-Lattī et avait délivré une autorisation de transmission (ijāza) à al-Barzalī.
Al-Barzalī rapporta : « On dit qu’il fut empoisonné, et d’autres mentionnèrent que le sultan al-Malik al-Ẓāhir l’avait empoisonné en lui offrant à boire dans une coupe de qimmaz. Il en but, puis le sultan s’en alla se reposer, avant de revenir. Le porteur de coupe prit alors le verre des mains d’al-Qāhir, le remplit et le présenta au sultan al-Ẓāhir sans être au courant de ce qui (2) s’était passé. Dieu fit que le sultan oublia cette même coupe, ou bien estima-t-il que c’en était une autre (3), selon ce que Dieu avait décrété et voulu. Il restait dans la coupe une quantité importante de ce poison, et al-Ẓāhir en but (4) sans s’en rendre compte avant d’avoir fini. Il ressentit aussitôt une douleur au ventre, ainsi qu’une forte brûlure, de la fièvre et une grande détresse, dès l’instant même.
Quant à al-Qāhir, on le transporta chez lui, déjà terrassé, et il mourut dans la nuit qui suivit. Le roi al-Ẓāhir (le sultan) tomba malade plusieurs jours, jusqu’à ce qu’il décédât le jeudi, après la prière de midi, le vingt-sept muḥarram au palais al-Ablaq. Ce fut un jour terrible pour les émirs. Le vice-sultan ʿIzz al-Dīn Aydamar, accompagné des grands émirs et des dignitaires de l’État, assista à ses funérailles. Ils prièrent sur lui, le placèrent dans un cercueil et le montèrent jusqu’à la citadelle depuis le palais, où il demeura dans l’une des salles de la marine jusqu’à ce qu’on le transfère à son tombeau, construit pour lui après sa mort par son fils dans la demeure d’al-ʿAqīqī, en face de la grande al-ʿĀdiliyya, dans la nuit du vendredi, cinquième du mois de Rajab de cette année-là. On dissimula sa mort au grand public jusqu’aux dix derniers jours de Rabīʿ al-Awwal, lorsque parvint l’investiture de son fils al-Saʿīd depuis l’Égypte. Le peuple en éprouva une grande affliction et l’invoqua abondamment. Le serment d’allégeance fut également renouvelé à Damas, et un diplôme de nomination fut envoyé de nouveau en Syrie à ʿIzz al-Dīn Aydamar, son vice-gouverneur(5).
Pour sa part, al-Malik al-Ẓāhir était un souverain déterminé et intrépide, d’une haute ambition, audacieux et plein d’ardeur. Il s’employait activement à la gestion du sultanat, manifestait de la compassion(6) envers l’islam, et assumait pleinement le prestige de la royauté(7). Ses intentions étaient louables dans son soutien à l’islam et à ses fidèles, et dans l’affermissement des symboles du pouvoir. Son règne dura(8) du dimanche 17 du mois de Dhū l-Qaʿda de l’an 58 jusqu’à cette date. Il conquit au cours de cette période de nombreuses places fortes : Qaysariyya (Césarée), Arsūf, Yāfā (Jaffa), al-Shaqīf, Anṭākiyya (Antioche), Baghrās, Ṭabariyya (Tibériade), al-Quṣayr, Ḥiṣn al-Akrād (le Krak des Chevaliers), la citadelle dʾʿAkkā (Acre), al-Qurayn, Ṣāfītā et bien d’autres forteresses imprenables qui étaient aux mains des Francs, et il ne