Les têtes furent alors rassemblées avec des cordes (1). Puis on attacha an-Nâsir aux quatre (2) par ses quatre membres, avant de relâcher les cordes ; chacune repartit alors vers son point de départ, emportant un de ses membres (3).
On rapporte que cela eut lieu le vingt-cinquième de Shawwâl, en l’an cinquante-huit. Il était né en l’an vingt-sept à Alep. Lorsque son père mourut en l’an trente-quatre, il fut proclamé sultan à Alep alors qu’il n’avait que sept ans ; un groupe de mamelouks de son père [al-ʿAzîz] prit en main les affaires de son royaume, mais toute décision était soumise à l’avis de sa grand-mère, Safiyya, mère de son père, Khâtûn bint al-ʿÂdil Abû Bakr ibn Ayyûb. À la mort de celle-ci, en l’an six cent quarante, an-Nâsir exerça seul le pouvoir. Il gouverna ses administrés avec bienveillance et jouissait de leur affection. Ses dépenses étaient considérables, surtout après qu’il eut pris Damas en plus d’Alep et de ses dépendances, ainsi que Baalbek, Harrân et une grande partie du territoire de la Jazîra.
On raconte que son banquet (4) quotidien comprenait quatre cents têtes de moutons, sans compter les poulets, les oies et les divers oiseaux, le tout (5) étant apprêté sous forme de mets variés et de plats délicats (6), en dehors de tout ce qui était rôti ou frit. Au total, il invitait chaque jour près de vingt mille personnes à sa table, et la plupart des plats sortaient de ses mains tels quels, comme s’ils n’avaient pas été touchés. Ils se vendaient alors à la porte de la citadelle pour des sommes dérisoires, si bien que beaucoup de chefs de famille ne cuisinaient presque rien chez eux : ils achetaient (7) à bas prix ce qu’ils ne pourraient autrement se procurer qu’au prix de dépenses importantes, lorsqu’ils parvenaient même à l’obtenir. Il arrivait ainsi qu’on acquière pour un demi-dirham ou pour un dirham des mets que l’on ne pouvait obtenir, dans d’autres circonstances, qu’avec de grandes dépenses, voire qu’il eût été impossible de s’en procurer. À son époque, les revenus abondaient et la prospérité régnait.
An-Nâsir était un homme libre de ses mœurs, spirituel, de belle apparence et cultivé ; il composait des poèmes d’une facture moyenne mais considérés comme solides pour son rang. Le shaykh Qutb ad-Dîn en a rapporté (8) une quantité appréciable dans son Dhayl, lesquels sont élégants et convenables. Il fut tué (9) dans les contrées de l’Est, où il fut également inhumé. Il avait pourtant (10) fait aménager une tombe dans le ribât qu’il avait fait construire au pied du mont Qâsiyûn, mais le destin ne permit pas qu’il y fût enterré.