Dans le camp, tandis qu’ils tenaient leurs épées dégainées, ils transmirent la nouvelle depuis cet endroit (1). Certains s’interrogèrent : « Qui l’a tué ? » Ils répondirent (2) : « Rukn ad-Dîn Baybars. » [On lui demanda : « C’est toi qui l’as tué ? » Il répondit : « Oui. » Ils dirent (3) : « Tu es donc le roi. »]
On raconte qu’après ce meurtre, les émirs se disputèrent pour déterminer à qui remettre la royauté, chacun redoutant la vengeance et craignant de subir rapidement le même sort. Finalement, ils s’accordèrent pour prêter allégeance à Baybars al-Bunduqdârî (4) – qui n’était pas l’un des plus grands commandants – afin de l’éprouver, et ils le proclamèrent « al-Malik adh-Dhâhir ». Il prit alors place sur le trône et exerça le pouvoir ; on fit résonner les clairons de la victoire, les tambours et les trompettes, les flûtes sifflèrent (5) et les chaouchs poussèrent leurs cris devant lui. Ce fut un jour mémorable. Il s’en remit à Dieu et chercha Son aide, puis rentra en Égypte avec les armées (6). Il entra dans la Citadelle de la Montagne et siégea sur son trône, gouvernant avec justice : il ordonna et interdit, distribua récompenses et châtiments, investit et destitua (7). Il était intrépide et valeureux, et Dieu l’avait désigné pour le peuple, au moment précis où ils avaient grand besoin de lui (8) dans ces épreuves intenses et cette situation difficile.
Il se donna d’abord le titre d’al-Malik al-Qâhir (9). Le vizir l’avertit en disant : « Ce titre n’a jamais porté chance à ceux qui l’ont adopté (10) : ainsi, al-Qâhir fils d’al-Muʿtaḍid (11) ne régna pas longtemps avant d’être déposé et aveuglé. De même, al-Qâhir, souverain de Mossoul (12), fut empoisonné et mourut. » Il renonça donc à ce titre pour prendre celui d’al-Malik adh-Dhâhir, puis il entreprit d’arrêter quiconque, parmi les grands émirs, se considérait comme un chef, consolidant ainsi son règne (13).
Quand Hûlâkû Khân apprit le sort de son armée vaincue par les musulmans à ʿAyn Jâlût, il envoya un contingent important pour reprendre la Syrie des mains des musulmans (14). Mais ils furent empêchés d’atteindre leur objectif et revinrent vers lui, déçus et défaits ; car le lion fougueux, le sabre foudroyant (15), al-Malik adh-Dhâhir, se précipita contre eux. Il arriva à Damas et dépêcha ses troupes dans toutes les directions afin de protéger les frontières et les forteresses.