La situation était grave. Les Tatars amenèrent alors des mangonneaux (1) à la hâte, tirés par des chevaux. Eux-mêmes montaient à cheval, tandis que leurs armes étaient transportées sur de nombreux bœufs. Ils installèrent ces mangonneaux (2) à l’ouest de la citadelle, démolirent plusieurs murs, en saisirent les pierres pour les lancer ensuite sur la citadelle avec une fréquence ininterrompue, pareille à une pluie continuelle. Ils détruisirent une grande partie de ses hauteurs et de ses créneaux, si bien que la citadelle menaçait de s’écrouler. À la fin de cette journée, celui qui en avait la charge finit par accepter de négocier la réconciliation (3). Les Tatars y pénétrèrent et démolirent tous les éléments de construction qu’elle contenait, ainsi que les étages supérieurs de ses tours. C’était à la moitié (4) du mois de Jumâdâ al-Ûlâ de cette année.
Ils mirent à mort le responsable de la citadelle, Badr al-Dîn ibn Qarâjâ, ainsi que son intendant, Jamâl al-Dîn ibn al-Sayrafî al-Halabî. Ils livrèrent la ville et la forteresse à un de leurs émirs, appelé Ibl Sîyân (que Dieu le maudisse), lequel exaltait la religion des chrétiens. Les évêques et les prêtres se réunirent auprès de lui. Il les honora grandement et visita leurs églises ; grâce à son appui, ils acquirent alors pouvoir, [influence] et autorité. Un groupe de chrétiens se rendit auprès de Hûlâkû en emportant des cadeaux et des présents. À leur retour, ils détenaient de sa part un firman d’amnistie. Entrant par la porte de Tûmâ (5), ils brandissaient haut une croix qu’ils portaient au-dessus de la foule, criant leur slogan : « La vraie religion s’est manifestée, la religion du Christ », tout en critiquant et méprisant la religion de l’Islam (6) et ses fidèles.
Ils étaient munis de récipients remplis de vin : pas une porte de mosquée ne trouvait grâce à leurs yeux, car ils y répandaient alors du vin. De plus, ils aspergeaient sur le visage (7) et les vêtements des passants le vin puisé dans leurs bouteilles. Ils ordonnaient à quiconque croisait leur route, dans les ruelles (8) et les marchés, de se lever en l’honneur de leur croix. Ils pénétrèrent par Darb al-Hajar et s’arrêtèrent devant le ribât du shaykh Abû al-Bayân (9), où ils versèrent (10) du vin, de même qu’à la porte de la mosquée de Darb al-Hajar, grande et petite.
Traversant ensuite le marché, ils arrivèrent jusqu’à Darb ar-Rîhân (11) ou non loin de là. Les musulmans, s’étant rassemblés en nombre, les repoussèrent vers le marché de l’église de Marie. Là, leur prédicateur se dressa sur le comptoir d’une boutique nichée dans un coin du marché, pour vanter la religion (12) des chrétiens et décrier celle de l’Islam et ses adeptes. « En vérité, nous appartenons à Dieu, et c’est vers Lui que nous retournons. »