L’armée se mit en campagne et il fit pendre plusieurs de ceux qui avaient fui devant les Francs. Il leur reprocha d’avoir abandonné la ténacité au moment où il n’aurait fallu que patienter un peu pour intimider l’ennemi de Dieu et leur propre ennemi. Puis la maladie du sultan s’aggrava considérablement. La nuit du quinzième de Sha‘bân, il rendit l’âme – que Dieu lui fasse miséricorde – à al-Mansûra. Sa concubine, Shajar ad-Durr, mère du fils [qu’il avait] appelé Khalîl, dissimula sa mort et prétendit qu’il était toujours vivant mais atteint d’une maladie qui interdisait de l’approcher. Elle continua à répondre à sa place en reproduisant les mêmes marques qu’il employait habituellement. Elle informa ensuite les principaux émirs, et ils dépêchèrent un message au fils du sultan, al-Malik al-Mu‘aẓẓam Tûrânshâh, qui se trouvait alors à Hisn Kayfa pour le faire venir au plus vite, suivant l’avis des plus hauts dignitaires de l’armée, dont Fakhr ad-Dîn ibn ach-Chaykh (1).
Lorsque Tûrânshâh arriva, ils le proclamèrent sultan et tous lui firent allégeance (2). Il s’élança alors avec les troupes royales et combattit les Francs, qu’il mit en déroute, tuant trente mille d’entre eux. Louange à Dieu pour cela. Cet événement eut lieu au début de l’année suivante. Mais deux mois après son avènement, ils le tuèrent. L’un des émirs, ‘Izz ad-Dîn Aybak at-Turkumânî, porta un coup qui atteignit la main de Tûrânshâh et lui sectionna plusieurs doigts (3). Tûrânshâh s’enfuit alors vers un pavillon de bois dressé dans le camp. Ils l’assiégèrent et l’incendièrent. Il s’échappa par une porte en implorant la protection de l’envoyé du calife, mais on la lui refusa. Il tenta de se jeter dans le Nil pour s’y dissimuler, en ressortit, puis fut immédiatement assassiné de la pire des manières. Ils le piétinèrent et l’enterrèrent comme une carcasse. “En vérité nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous retournons.” Parmi ceux qui lui portèrent un coup se trouvait al-Bunduqdârî, qui le frappa à l’épaule de telle sorte que l’épée ressortit sous l’autre aisselle (4), tandis que Tûrânshâh appelait à l’aide sans recevoir de secours.
[Furent également tués cette année-là]
Fakhr ad-Dîn Yûsuf ibn ach-Chaykh ibn Ḥamawayh (5), lui aussi périt. Il était un homme instruit, pieux, imposant, pondéré et digne de régner. Les émirs le tenaient en très haute estime : s’il leur avait demandé de lui prêter allégeance après la mort du sultan aṣ-Ṣâliḥ (6), pas un n’aurait hésité. Toutefois, il s’en abstint par déférence envers la maison ayyoubide. Les « Da‘wiyya » (7) parmi les Francs le tuèrent en martyr avant l’arrivée de Tûrânshâh en Égypte, au mois de Dhu al-Qa‘da ; ils pillèrent alors ses biens, ses provisions et ses chevaux.