Il (1) ne lui répondit pas, par orgueil, et ne l’autorisa pas à s’asseoir. Il se tint donc debout à côté du lit et prononça un discours solennel, dans lequel il évoqua le mérite et la noblesse des Banî al-‘Abbâs. Il cita également un hadith interdisant de leur nuire, pendant que l’interprète le traduisait au roi.
Alors le roi déclara : « Pour ce que tu as mentionné au sujet du mérite du calife, la réalité n’est pas telle ; mais lorsque j’arriverai à Bagdad, j’établirai quelqu’un qui possédera ces qualités. Quant à ce que tu as dit concernant l’interdiction de leur porter préjudice, je ne leur ai causé aucun mal. Or c’est le calife lui-même qui a maintenu dans ses prisons un grand nombre d’entre eux, où ils continuent d’avoir descendance, si bien que c’est lui qui a offensé les Banî al-‘Abbâs. » Puis il cessa de parler et ne lui répondit plus. As-Suhrawardî (2) se retira alors, et Dieu – exalté soit-Il – envoya sur le roi et son armée une violente tempête de neige pendant trois jours, au point de recouvrir les abris et les tentes, et d’atteindre presque le sommet des étendards. Certains hommes y perdirent mains et pieds, et ils furent tous frappés par un fléau [immense] indescriptible. Dieu les renvoya donc déçus, et louange à Dieu, Seigneur de l’univers.
Pendant cette même année, la trêve conclue entre al-‘Âdil et les Francs arriva à son terme. Il se trouva qu’al-‘Âdil arriva d’Égypte, et il se rendit à Baysân en compagnie de son fils (3) al-Mu‘aẓẓam. Les Francs (4) quittèrent alors ‘Akkâ (Acre), entraînant avec eux tous les princes des côtes, et se dirigèrent ensemble pour surprendre (5) al-‘Âdil. Sitôt qu’il en eut connaissance, celui-ci s’enfuit, car ses troupes étaient peu nombreuses tandis que les leurs étaient considérables.
Son fils al-Mu‘aẓẓam lui demanda : « Où vas-tu donc, ô père ? » Le père l’injuria [en langue étrangère] et poursuivit : « Tu as distribué la Syrie à tes Mamelouks et délaissé les enfants d’autrui ! » Al-‘Âdil (6) se dirigea alors vers Damas et écrivit à son gouverneur, al-Mu‘tamad (7), pour qu’il la fortifie contre les Francs, qu’il transfère les denrées de Dâriyâ vers la citadelle, et qu’il déverse l’eau sur les terres de Dâriyâ, Qasr Ḥajjâj et ash-Shâghûr. Le peuple prit peur, invoqua Dieu dans ses prières et fit grand bruit de supplications à la mosquée.
Alors le sultan arriva, établit son campement à Marj aṣ-Ṣuffar (8), et fit appel aux souverains de l’Est afin qu’ils se joignent à lui pour combattre les Francs. Le premier à se présenter (9) fut Asad ad-Dîn [Shîrkûh], seigneur de Ḥimṣ. Les habitants allèrent au-devant de lui et il entra par la porte du-Faraj, se rendit auprès de Sitt ash-Shâm dans sa résidence proche du maristân, puis retourna dans ses appartements. Son arrivée rassura la population [qui se sentit plus en sécurité]. Le lendemain, il partit rejoindre al-‘Âdil à Marj aṣ-Ṣuffar. De leur côté, les Francs gagnèrent Baysân (10), où ils pillèrent les récoltes et les bêtes, massacrèrent et réduisirent en captivité de nombreuses personnes, avant de répandre le désordre dans la région.