Dans ce passage, le roi Ṣalāḥ al-Dīn se rendait dans les pays des Francs, et ceux-ci prirent part avec lui à la conquête de Jérusalem et des côtes (1) ainsi que d’autres territoires. Un jour, le roi al-ʿĀdil [Abu Bakr] vint à leur tente (2) pour rendre visite au [cheikh] Abū ʿUmar qui était alors en prière. Celui-ci ne l’interrompit pas ni ne l’abrégea : le sultan s’assit et Abū ʿUmar poursuivit sa prière sans prêter attention à lui, jusqu’à ce qu’il l’eût terminée – qu'Allah lui fasse miséricorde –.
Le cheikh Abū ʿUmar fut celui qui entreprit initialement la construction de la grande mosquée, grâce à l’argent d’un particulier. Quand la somme fut épuisée, l’édifice avait déjà atteint la hauteur d’un homme. Le maître d’Irbil, le roi al-Muẓaffar Kūkubrī (5), envoya alors de l’argent qui permit d’en achever la construction. Le cheikh Abū ʿUmar en fut nommé prédicateur et y délivrait ses sermons vêtu d’habits modestes, rayonnant cependant de crainte révérencielle, de piété et de la crainte de Dieu – Exalté soit-Il –. Le musc, même si l’on tente de le dissimuler, finit toujours par se révéler. À l’époque, la chaire (minbar) comportait trois marches et la quatrième servait de siège, à l’image de la chaire du Prophète.
Abū al-Muẓaffar (7) raconta qu’il s’était un jour rendu à la prière du vendredi en présence du cheikh ʿAbd Allāh al-Yūnānī (8), qui se trouvait également sur place (9). Quand le cheikh Abū ʿUmar arriva, dans son sermon, à la partie consacrée à l’invocation (10) en faveur du sultan, il dit : « Ô Dieu, répare l’état de Ton serviteur, le roi al-ʿĀdil Sayf al-Dīn Abū Bakr ibn Ayyūb. » Aussitôt, le cheikh ʿAbd Allāh al-Yūnānī (11) se leva, prit ses chaussures et quitta la mosquée, délaissant ainsi la prière du vendredi. [Il rapporta :] « Une fois la prière achevée, je suis allé le trouver et lui ai demandé : “Qu’est-ce que tu reproches à ses paroles ?” Il répondit : “Il nomme ce tyran al-ʿĀdil (juste) ; je ne prierai pas avec lui.” »
Tandis que nous étions encore en pleine discussion, le cheikh Abū ʿUmar survint avec un pain et deux concombres. Il rompit ce pain en disant : “La prière.” Puis ajouta : “Le Prophète ﷺ a dit : ‘J’ai été envoyé au temps du roi al-ʿĀdil, Kisrā.’” (12) Le cheikh ʿAbd Allāh al-Yūnānī sourit [et tendit la main pour manger. Une fois qu’ils eurent fini] (13), le cheikh Abū ʿUmar se leva et s’en alla. Lorsqu’il fut parti, al-Yūnānī me dit : “Ô mon maître, cet homme est assurément un homme pieux.”