Une grande calamité survint, à tel point que le cheikh Abou Shâma rapporte dans « Adh-Dhayl »(1) que [le sultan al-Malik](2) al-‘Adil prit en charge, sur ses propres deniers et en l’espace d’un mois de cette année-là, l’ensevelissement d’environ deux cent vingt mille morts. En Égypte, au cours de cette même année(3), on en vint à manger les chiens et les cadavres. De nombreuses personnes dévorèrent aussi des enfants ; [les parents](4) rôtissaient leur jeune enfant et s’en nourrissaient. Ce phénomène se généralisa tellement parmi la population qu’on n’y voyait presque plus matière à scandale. Ensuite, [les gens se mirent à se leurrer mutuellement, dévorant quiconque tombait sous leur coupe ; le fort abattait le faible, l’égorgeait et le mangeait. On voyait même un homme inviter un proche pour l’égorger et le manger une fois seuls](5).
On découvrit chez l’un d’eux quatre cents têtes. De nombreux médecins, appelés au chevet des malades, furent tués(6) et dévorés : un homme faisait venir un médecin, puis l’égorgeait et s’en nourrissait.
Un riche fit ainsi appeler un médecin habile. [Le médecin, pris de crainte, l’accompagna malgré lui](7), surmontant son effroi. L’homme distribuait des aumônes à tous ceux qu’il croisait en chemin, invoquait Dieu et Le glorifiait(8) sans relâche. Le médecin s’en étonna, se méfiant, mais sa cupidité le poussa à continuer. [Lorsqu’ils parvinrent à la demeure, voici que](9) celle-ci était en ruines, redoublant la méfiance du médecin. [Un individu sortit alors de la maison et dit au premier](10) : « Et malgré ce retard, tu nous apportes une proie ! » À ces mots, le médecin s’enfuit ; ils se lancèrent à sa poursuite et il ne leur échappa qu’au terme de grands efforts(11).
La même année, un violent fléau s’abattit sur la région de ‘Anaza, entre le Hedjaz et le Yémen. Les habitants vivaient répartis dans vingt villages, dont dix-huit furent anéantis au point de ne plus compter âme qui vive, ni personne pour allumer un feu. Leurs troupeaux et leurs biens restèrent sans personne pour en prendre soin, pas plus que quiconque n’eut la force de s’y installer(12) ni même d’y pénétrer, car tous ceux qui s’approchaient de l’une de ces localités(13) périssaient aussitôt.