L’aveugle : c’est le compilateur de la Shâṭibiyyah (1) sur les sept lectures. Il n’y fut précédé par personne ni égalé par qui que ce soit. Elle recèle des symboles qui sont autant de trésors qu’aucun critique averti ne peut découvrir aisément. Or, lui-même était aveugle. Il naquit en l’an trente-huit et cinq cents (de l’Hégire). Il était originaire de Shâṭibiyyah (3), un village à l’est d’al-Andalus. Il vivait dans la pauvreté et on voulut qu’il assume la fonction de prédicateur (khatîb) dans sa ville natale, mais il s’y refusa [en raison des exagérations (4) dont les prédicateurs font usage sur les chaires pour décrire les rois].
Quand Ash-Shâṭibî se rendit en pèlerinage (Ḥajj), il arriva à Alexandrie (5) en l’an soixante-douze et cinq cents. Il y écouta les cours du traditionniste as-Silafî. Le juge al-Fâḍil lui attribua la direction de l’enseignement de la lecture coranique (mashyakhat al-iqrâ’). Il visita Jérusalem, y jeûna le mois de Ramaḍân, puis retourna au Caire. C’est là qu’il mourut au mois de Jumâdâ al-âkhirah de cette même année. Il fut enterré dans la Qarâfah, près de la tombe d’al-Fâḍil. C’était un homme de religion, modeste, ascète, empli de dignité, qui ne parlait pas de ce qui ne le concernait pas. Il récitait souvent ces vers énigmatiques sur le cercueil, bien qu’ils ne soient pas de lui :
[de la mètre at-Ṭawîl]
« Connais-tu une chose dans le ciel qui vole ? / Quand elle se met en route, les gens se mettent en émoi où qu’elle aille (6).
On la voit tour à tour portée ou portant… / Et tout émir qui la chevauche se trouve être captif.
Elle exhorte à la piété, mais sa proximité est redoutée… / L’âme la fuit, car elle est un avertissement.
Nul n’en reçoit la visite par désir d’être visité… / Elle s’impose à celui qu’elle visite, contre son gré. »
Puis survint l’an quatre-vingt-onze et cinq cents (de l’Hégire). [C’est en cette année] (7) qu’eut lieu la bataille d’az-Zallâqah au pays d’al-Andalus, au nord de Cordoue, dans la plaine appelée Marj al-Ḥadîd. Ce fut un affrontement de grande ampleur. Dieu y accorda la victoire à l’islam et humilia les adorateurs de la croix. En effet, Alfunsh (8), roi des Francs en territoire andalou, dont le siège (9) se trouvait dans la ville de Tolède, adressa un message au prince Yaʿqûb ibn Yûsuf ibn ʿAbd al-Mu’min (10), souverain du Maghreb, pour l’en appeler au combat.