L’herbe s’était changée en chaume, ce qui leur porta malheur. Alors le sultan ordonna aux lanceurs de naphte (1) de le projeter, si bien qu’un brasier s’embrasa sous les sabots de leurs chevaux. Ainsi se mêlèrent à leur encontre la chaleur du soleil, la soif, le feu jaillissant sous leurs pieds, l’ardeur des armes et la grêle de flèches (2) décochées par des arcs impitoyables. Les vaillants combattants s’affrontèrent au cœur de la mêlée. Puis le sultan donna l’ordre de pousser l’acclamation (« Allahou akbar ») et de lancer l’assaut véritable. Ils chargèrent, et la victoire fut accordée par Dieu – Exalté soit-Il –, qui leur livra [les arrières des mécréants pernicieux] (3). Il en tua trente mille [ce jour-là et en captura trente mille autres] (4) parmi leurs vaillants et leurs chevaliers. Parmi les prisonniers (5) se trouvaient tous leurs rois à l’exception du comte de Tripoli, qui s’était enfui dès le début de la bataille.
Le sultan s’empara alors de leur croix la plus sacrée, celle dont ils affirmaient qu’elle avait porté le Crucifié, et qu’ils avaient gainée d’or, de perles et de pierres précieuses. Ce jour fut un jour funeste pour les mécréants. Jamais on n’avait entendu parler d’un tel jour pour la gloire de l’islam et de ses partisans, ni vu une pareille humiliation infligée au mensonge (6). On raconte même qu’un paysan (7) fut aperçu menant plus de trente prisonniers francs attachés aux cordes d’une tente, et que certains furent vendus contre une simple sandale (8) qu’il portait (9) à son pied. Il advint alors des faits inédits, que nul n’avait jamais connus auparavant, [sauf au temps des Compagnons et de leurs Successeurs] (10). Louange à Dieu, à jamais et en tout temps, une louange abondante, bonne et bénie.
Une fois cette immense bataille achevée et cette grâce colossale consommée, [quand la guerre eut déposé ses fardeaux] (11), le sultan ordonna de dresser un vaste camp. Il s’installa sur le trône royal, ayant à sa droite et à sa gauche des sièges semblables, puis on amena devant lui les prisonniers vacillant dans leurs chaînes. Il fit décapiter (12) un groupe de chefs des Templiers et des Hospitaliers (13), les exécutant au sabre sous ses yeux, [sans laisser la vie à ceux que l’on connaissait pour leur réputation] (14).