Il est rapporté qu’Asad ad-Dîn Shîrkûh ibn Shâdhî avait acquis une très grande importance auprès de Nûr ad-Dîn, au point qu’on eût cru qu’il était son associé dans le royaume. Il possédait des domaines, des biens, des fermes et des villages. Or, il arrivait parfois que les agents qu’il déléguait commettent des injustices envers leurs voisins dans les terres. Le juge Kamâl ad-Dîn redressait toute plainte portée contre n’importe quel émir, à l’exception d’Asad ad-Dîn en personne, n’osant pas l’atteindre. Cependant, lorsque Nûr ad-Dîn construisit la Dâr al-‘Adl (la « Maison de la Justice »), Asad ad-Dîn ordonna à ses délégués de ne pas écarter la moindre plainte qui le mettrait en cause, fût-elle grave, car perdre sa fortune lui importait moins que d’être considéré comme un oppresseur par Nûr ad-Dîn ou d’être convoqué avec un plaignant issu du commun peuple. Ses agents obéirent à cet ordre.
Quand Nûr ad-Dîn siégea un long moment dans la Dâr al-‘Adl sans que personne ne se plaignît d’Asad ad-Dîn, il interrogea le juge à ce sujet. Le juge lui décrivit la situation, si bien que Nûr ad-Dîn se prosterna alors pour rendre grâce à Dieu et s’exclama : « Louange à Dieu dont les compagnons font preuve d’équité envers eux-mêmes. »
Quant à son courage, on disait qu’on n’avait jamais vu à cheval quelqu’un de plus habile ni de plus sûr de lui. Il excellait au jeu de polo : il lui arrivait de frapper la balle, de galoper à sa poursuite pour la saisir en l’air de la main, puis de la lancer à l’autre bout du terrain. Jamais on ne voyait son maillet au-dessus de sa tête, et on ne le remarquait pas non plus dans sa main, car la manche de sa tunique le dissimulait. Ce n’était pour lui qu’une façon de dédaigner l’importance qu’on accordait à ce jeu. Étant fort courageux et d’une patience proverbiale en guerre, on citait souvent son exemple. Il disait : « Je me suis exposé à la recherche du martyre à maintes reprises, mais cela ne m’a pas été accordé. »
Un jour, le juriste Qutb ad-Dîn an-Naysâbûrî lui adressa ces mots : « Pour l’amour de Dieu, ô Sultan, ne risquez pas votre vie : si vous êtes tué, tous ceux qui vous accompagnent périront et les territoires seront pris. » Mais il répondit : « Tais-toi, Qutb ad-Dîn ; ta parole est un manque de respect envers Dieu. Qui est Mahmûd ? Avant moi, n’existait-il pas Dieu – Lui qui protège la religion, et Il n’est d’autre divinité que Lui ? » Là-dessus, tous les présents fondirent en larmes.