Il ressentit alors la soif ; le gardien lui répliqua : « Le sultan n’a pas encore prélevé son droit sur cette vigne ; je ne puis donc t’en offrir aucune grappe. » Les assistants furent émerveillés de la sagacité du roi et de la pertinence avec laquelle il avait fait raconter cet épisode à l’appui du précédent.
Deux paysans vinrent ensuite se plaindre de l’émir Khumartakîn : il leur avait extorqué une forte somme d’argent et leur avait brisé chacun une incisive. Ils déclarèrent : « Nous avons entendu dire que ta justice embrasse tout le monde ; si tu nous délivres de lui, ainsi qu’Allah te l’a prescrit, il en sera ainsi, sinon nous porterons plainte contre toi devant Allah, au Jour de la Résurrection. » Ils saisirent l’étrier du souverain ; aussitôt celui-ci mit pied à terre en disant : « Saisissez ma manche et traînez-moi jusqu’à la demeure de Niẓām al-Mulk. » Leur crainte les retenait, mais il insista, si bien qu’ils exécutèrent son ordre. Quand Niẓām apprit l’arrivée du sultan, il sortit précipitamment de sa tente. Le roi lui dit : « Je t’ai remis le pouvoir pour que tu rendes justice à l’opprimé contre son oppresseur. » Niẓām rédigea sur-le-champ un décret destituant Khumartakîn, annulant son iqṭāʿ et ordonnant la restitution de leurs biens aux deux plaignants ; si la preuve légale se confirmait, on devait également lui arracher les deux incisives. Le sultan fit en outre donner à chacun d’eux cent dinars de sa propre caisse.
Un jour, il supprima certains impôts. Un contrôleur des finances lui dit : « Ô Souverain du monde, la somme que tu viens d’abolir s’élève à six cent mille dinars, voire davantage ! » – « Malheureux ! répondit-il, la richesse est la richesse d’Allah, les serviteurs sont Ses serviteurs, la contrée est Sa contrée. Je n’ai voulu, par cette mesure, que conserver un mérite auprès d’Allah ; quiconque me la contesterait, je lui trancherais la tête. »
Une femme d’une grande beauté chanta pour lui ; il en fut grisé, la convoita et fut sur le point de passer à l’acte. Elle déclara : « Ô Roi, je crains pour ce beau visage le feu de l’Enfer ; entre le licite et l’illicite, il n’est qu’un mot. » Il fit aussitôt venir le qāḍī et l’épousa.
Ibn al-Jawzī (1), citant Ibn ʿAqīl, rapporte que la croyance du sultan Malik Shāh s’était corrompue du fait de ses relations avec certains Bāṭiniyya, puis qu’il s’en repentit et revint à la vérité. Ibn ʿAqīl ajoute qu’il lui rédigea un traité démontrant l’existence du Créateur.
[Nous avons mentionné que, lors de son dernier retour à Bagdad, il voulut contraindre le calife à quitter la ville ; celui-ci sollicita un délai de dix jours. Le sultan tomba malade et mourut avant l’expiration de ce délai.] (2)
Le sultan s’éteignit dans la nuit du vendredi, au milieu de Shawwāl, à l’âge de trente-sept ans et demi. Il avait régné dix-neuf ans et demi. On l’inhuma à al-Shūnīziyya (3) et, afin de garder l’affaire secrète, aucune prière funéraire ne fut célébrée sur lui. Il succomba à une fièvre, bien que certains prétendent qu’il fut empoisonné ; Allah est plus savant.
Al-Marzbān ibn Khusraw (4), connu sous le titre de Tāj al-Mulk, vizir Abū l-Ghanāʾim, fut le bâtisseur de la madrasa Tājiyya où enseigna Abū Bakr al-Shāshī.