Par ta vie ! Ce n’est ni l’empreinte d’une demeure où je me serais arrêté, ni le souvenir des lieux d’agrément (1)
ni la trace des tentes qui a fait couler mes larmes au rappel du temps des belles ;
jamais la passion n’a, ne fût-ce qu’un jour, pris la bride de ma conduite,
ni ne m’a vu lui désobéir jusqu’à courber mon frein.
Je connais ses œuvres auprès des gens frivoles
et l’humiliation avilissante qu’ils endurent ;
je ne lui ai donc laissé aucun espoir à mon égard, quand bien même tant de victimes innombrables m’ont convié à elle.
J’ai recherché un frère d’affection saine et exclusive (2),
d’un for intérieur indemne et d’une langue préservée (3) ;
mais, parmi les compagnons, je n’ai trouvé
que l’hypocrisie, dans l’éloignement comme dans la proximité.
Le monde de notre époque ne recèle aucun bien :
tu y vois des apparences séduisantes, dépourvues de sens ;
tel est leur portrait à tous, si bien que je ne puis rien dire
sinon : « un tel » ou « un tel ».
Et lorsque je ne trouvai nul homme libre
qui convînt aux vicissitudes du temps,
je patientai, par noblesse, face aux coups de mon destin,
et ne fus point effrayé de ce qu’il me fit subir.
Jamais, dans l’adversité, je ne me suis laissé dompter,
disant au sort : « Assez, cesse donc, cela suffit ! »
Bien plutôt suis-je d’un bois robuste,
ferme de cœur et l’esprit rassemblé ;
fier de nature, je ne choisis subsistance
que celle qui m’arrive par mon épée ou par ma langue (4).
Une gloire acquise dans la fournaise où séjourne celui qui la recherche (5)
est plus âpre encore que l’humiliation même au Jardin.
Al-Ḥâfiẓ Ibn ʿAsâkir lui a consacré, dans son « Târîkh », une notice élogieuse – comme à son habitude – et a cité, de ses vers, ceux-ci :
Ne te laisse pas abuser par la vie de l’homme livré au bas-monde (6),
ni par une jouissance qu’un instant précipité aura devancée dans sa joie ;
le temps est, de toutes choses, la plus prompte à se retourner,
et son action, évidente aux créatures, s’est manifestée.
Combien ont bu un miel où gît leur perte,
et combien ont ceint une épée par laquelle ils furent égorgés ! (7)
Il mourut le lundi, dans la matinée, le sept de Dhû l-Ḥijjah de cette année, âgé de soixante-douze ans, dans la cellule qu’il habitait à Darb as-Silsilah, près de la madrasa Niẓâmiyyah. Les gens célébrèrent grandement ses funérailles, et l’on porta [son cercueil]