Et l’émir Muḥyî ad-Dîn Abû al-Ḥârith Mahârish ibn Majallî al-ʿUqaylî, seigneur d’ʿÂna et de al-Ḥadîtha, déclara au Khalife :
« Il est dans l’intérêt général que nous gagnions le territoire de Badr ibn Muhalhil ; nous verrons alors ce qu’il adviendra du sultan Ṭughrulbeg : s’il l’emporte, nous entrerons à Bagdad ; si, au contraire, il devait échouer, nous aviserions pour notre sécurité, car nous redoutons qu’al-Basâsîrî ne revienne nous assiéger dans Bagdad. »
Le Khalife répondit : « Fais ce qui sert l’intérêt. »
Ils prirent donc la route le vingt-et-unième jour de Dhû al-Qaʿda et atteignirent la citadelle de Tall ʿUkbarâ (1). Là, ils rencontrèrent les envoyés du sultan Ṭughrulbeg porteurs des présents et offrandes qu’il avait adressés au Khalife ; il brûlait d’envie de le voir. Des nouvelles arrivèrent annonçant que le sultan Ṭughrulbeg venait d’entrer à Bagdad – journée mémorable – mais que l’armée avait pillé la ville, à l’exception de la Dâr al-Khilâfa ; quantité de marchands furent mis à l’amende et de fortes sommes prélevées sur eux, tandis qu’on commençait à restaurer la Dâr al-Mulk.
Le Sultan dépêcha ensuite vers le Khalife nombre de montures – parmi lesquelles diverses races de chevaux –, un immense pavillon, des vêtements somptueux et tout ce qu’il convenait au Khalife d’emporter en voyage ; il confia le convoi à son vizir ʿAmîd al-Mulk al-Kundurî.
Parvenus auprès du Khalife, ils firent d’abord acheminer ces équipements, puis le vizir dit à son entourage : « Dressez le pavillon et que le Khalife revête ce qui lui sied ; pour notre part, nous viendrons demander audience, et qu’il ne nous la donne qu’après une longue attente. » Lorsque le vizir et ses compagnons entrèrent, ils baisèrent la terre et annoncèrent au Khalife la joie du Sultan pour son retour à Bagdad et le vif désir qu’il éprouvait de le rencontrer. Ils informèrent également Mahârish de la gratitude du Sultan à son égard et de l’honneur qu’il entendait lui rendre (2).
ʿAmîd al-Mulk rédigea alors une lettre au Sultan pour relater les faits et souhaita, en tête du document, l’annotation autographe du Khalife afin de réjouir davantage le cœur du roi. Or le Khalife ne possédait pas d’encrier ; le vizir lui présenta donc le sien, accompagné d’un sabre, en disant : « Voici le service de l’épée et de la plume. » Le Khalife s’en trouva charmé.
Après deux jours, ils levèrent le camp. Lorsqu’ils atteignirent an-Nahrâwân, le sultan Ṭughrulbeg sortit de Bagdad pour aller à la rencontre du Khalife. Arrivé devant le pavillon, il baisa la terre sept fois devant lui. Le Khalife prit alors un coussin, le plaça devant le Sultan ; celui-ci le saisit, le baisa et s’assit dessus ainsi que l’avait indiqué l’Amir des Croyants.
Il présenta ensuite au Khalife le collier de rubis rouge des Banû Bûyah, qu’il déposa devant lui, puis il sortit douze perles d’une taille exceptionnelle et dit : « Arslân Khâtûn – l’épouse du Sultan – se met au service du Khalife et le supplie de faire défiler entre ses doigts ce chapelet. »
Il s’excusa de son retard auprès de la Cour, l’expliquant par la rébellion de son frère Ibrâhîm, qu’il avait dû supprimer, et par la mort de son frère aîné Dâwud, qui l’avait occupé à régler la tutelle de ses enfants. « J’avais résolu, poursuivit-il, de me rendre à al-Ḥadîtha pour protéger la noble personne, mais lorsque j’appris – louange à Allâh – la sauvegarde de l’état de mon maître, l’Amir des Croyants, je m’en réjouis. Je suis reconnaissant à Mahârish du service qu’il a rendu à l’Amir des Croyants ; quant à moi, si Allâh – Très-Haut – le veut, je poursuivrai ce chien d’al-Basâsîrî, je le capturerai, puis je me rendrai en Syrie et infligerai au souverain d’Égypte la sanction qu’il mérite pour la mauvaise conduite suscitée ici par al-Basâsîrî. »
Le Khalife invoqua pour lui les bénédictions et le remercia. Tout cela se déroula grâce à la traduction de ʿAmîd al-Mulk entre le Khalife et le sultan Ṭughrulbeg.
(1) Probable forteresse de Tall ʿUkbarâ, sur le Tigre, au nord de Bagdad.
(2) Commentaire référant aux propos figurant à la fin du passage précédent.