et Tu distingues l’enchevêtrement de ses veines dans sa gorge;
Tu vois même la moelle au fond de ces os amaigris.
Fais-moi don d’un repentir par lequel Tu effaceras
ce que j’ai commis jadis, aux premiers temps de ma vie.
Il mourut au mois de Rabîʿ al-Awwal de cette même année, à Maʿarrat an-Nuʿmân, à l’âge de quatre-vingt-six ans moins quatorze jours. Un groupe de ses compagnons et de ses élèves le pleurèrent; quatre-vingts élégies furent déclamées sur sa tombe, au point que l’un d’eux, dans son lamento, s’écria :
« Si, par ascèse, tu n’as point versé de sang,
vois : aujourd’hui, de ma paupière, tu as fait couler le sang. »
Ibn al-Jawzî déclara : « Ces gens qui l’ont pleuré et qui ont adopté ses convictions sont soit ignorants de son état, soit égarés sur sa doctrine et sa voie. L’un d’eux vit en songe un homme aveugle, deux serpents pendant de ses épaules jusqu’à sa poitrine, levant la tête et lui dévorant la chair, tandis qu’il appelait au secours; une voix disait : “Ceci est al-Maʿarrî, l’impie.” »
Le qâdî Ibn Khallikân le mentionna dans son ouvrage « al-Wafayât ». Selon son habitude à l’égard des poètes, il en remonta la lignée, comme nous l’avons indiqué, cita nombre de ses écrits, et rapporta que certains avaient vu le cent-un-ième volume de son livre intitulé « al-Ayk wa-l-Ghussûn », connu aussi sous le nom de « al-Hamz wa-r-Raddf ». Il précisa qu’il avait appris l’arabe de son père, qu’il avait étudié à Ḥalab auprès de Muḥammad ibn ʿAbd Allâh ibn Saʿd al-Naḥwî, et que, de lui, avaient reçu Abû l-Qâsim ʿAlî ibn al-Muḥassin at-Tanûkhî et le khatîb Abû Zakariyyâ Yaḥyâ ibn ʿAlî at-Tibrîzî. Il rapporta encore qu’il s’était abstenu de viande pendant quarante-cinq ans, suivant la méthode des philosophes, et qu’il avait ordonné qu’on inscrivît sur sa tombe :
« Tel est le crime que mon père commit contre moi;
je n’ai, moi, commis de crime envers personne. »
Ibn Khallikân ajouta : « Ceci relève également de la croyance des philosophes, lesquels soutiennent que mettre au monde un enfant et le faire accéder à l’existence est une injustice envers lui, car il s’expose ainsi aux vicissitudes et aux fléaux. »
Je dis : Cela indique qu’il ne s’écarta pas de la doctrine des philosophes jusqu’à la fin, et qu’il ne renonça pas à ces idées, contrairement à ce qu’ont prétendu certains. Allah est plus savant de la réalité apparente et des secrets des cœurs.
Ibn Khallikân mentionna encore que son œil droit était saillant et voilé de blanc, tandis que le gauche était enfoncé, et qu’il était d’une extrême maigreur.
Puis il cita quelques-uns de ses beaux vers, dont ceux-ci :
« Ne cherche pas, par quelque instrument, un rang pour toi ;
la plume de l’éloquent, sans ardeur, n’est qu’un fuseau.
Les deux étoiles des Samakân ont pris place dans le ciel toutes deux ;
celle-ci brandit une lance, celle-là est sans armes. »