En présence de quelqu’un, il déclara : « Le fait, pour un aveugle, de manger constitue une ʿawra. » Il possédait, comme on l’a rapporté, une intelligence d’une acuité extrême. Quant aux récits que l’on colporte sur lui, mensonges et fables fabriquées, tels celui selon lequel il aurait placé un dirham sous son lit puis aurait dit : « Ou bien le ciel s’est abaissé de l’épaisseur d’un dirham, ou bien la terre s’est élevée d’autant », c’est-à-dire qu’il avait senti son lit se soulever du sol de la hauteur de cette pièce (1), tout cela est dénué de tout fondement ; ce n’est que pure calomnie.
On raconte encore que, durant l’un de ses voyages, il passa par un lieu où il baissa la tête. On l’interrogea à ce propos et il répondit : « N’y avait-il pas ici un arbre ? » Ils dirent non et n’en trouvèrent point. Ils cherchèrent alors et découvrirent la souche d’un arbre qui se dressait jadis là, sous lequel il était déjà passé, mais qui avait été abattu. Il avait ordonné à son compagnon d’y incliner la tête ; puis, lorsqu’il y revint une seconde fois, il se courba de nouveau de crainte d’en être heurté, se remémorant l’arbre à cet instant. Ce récit non plus n’est pas authentique ; c’est un mensonge, comme tout ce qui lui ressemble dans cette série d’affabulations.
Il était certes vif d’esprit, mais non point pur de cœur. Il a laissé de nombreux écrits, pour la plupart poétiques ; or, dans certains de ses poèmes, transparaissent une franche zandaqa et un relâchement [vis-à-vis de la religion]. D’aucuns cherchent toutefois à l’excuser et disent : [« Il ne tenait de tels propos que par plaisanterie et licence ; au fond, il était musulman, mais il ne faisait que les proférer de sa langue. »]
Ibn ʿAqîl déclara : « Qu’est-ce qui le poussait, dans la Dâr al-Islâm, à prononcer des paroles pour lesquelles les gens l’ont tenu pour mécréant ? Les hypocrites, malgré la petitesse de leur science, de leur raison et de leur religion, se montrent plus habiles que lui : ils ont pris soin de dissimuler leurs turpitudes en ce bas monde, tandis que lui exhiba le kufr qui permit aux gens [de le taxer de zindîq]. Allâh, exalté soit-Il, sait que son for intérieur est conforme à son extérieur. »
Ibn al-Jawzî (2) dit : « J’ai vu d’Abû l-ʿAlâʾ un écrit intitulé “Al-Fusûl wa-l-Ghayât fî Muʿâraḍati s-Suwari wa-l-Âyât” (3), qu’il termine en suivant l’ordre alphabétique ; c’est d’une faiblesse et d’une froideur extrêmes. Gloire à Celui qui a aveuglé sa vue et sa clairvoyance. » Il ajouta : « J’ai également consulté son livre intitulé “Luzûm mâ lâ Yalzam”. » Puis il cita nombre de ses vers révélant son irrévérence, parmi lesquels :
Si tes dons font défaut au cœur clair et sensé,
Et comblent le fou vil, l’esprit vil insensé,
Ne blâme point, Seigneur des cieux, l’âme en errant,
Qui, voyant ce qu’elle hait venant de Toi, devient zindîq flagrant.
Ainsi encore ces vers :
Hélas ! L’humanité, dans l’égarement, erre sans voie ;
Le clairvoyant a bien vu quelle affliction la broie. (4)