Il avait, de plus, interdit aux femmes de sortir de leurs demeures, fait couper les ceps de vigne afin que l’on n’en prépare point de vin, proscrit la cuisson de la mouloukhiyya, ainsi qu’une multitude d’autres absurdités impossibles à recenser [dont les moins mauvaises étaient encore l’enfermement des femmes et l’aversion pour le vin].
La populace était meurtrie par lui, le haïssait avec véhémence ; elle lui adressait des feuillets renfermant les plus virulentes injures à son encontre, à l’encontre de ses ancêtres et de son harem, sous forme de placets. Chaque fois qu’il les lisait, sa colère et son ressentiment s’exacerbaient. Les habitants de Miṣr allèrent jusqu’à confectionner l’effigie d’une femme en papier, avec ses babouches et son pagne ; dans sa main ils placèrent un placet rempli d’injures, [de malédictions et d’oppositions] nombreuses contre lui. Lorsqu’il la vit, il la crut véritable, s’approcha, prit le placet de sa main, le lut et, découvrant ce qu’il contenait, s’emporta. Il ordonna de tuer cette femme ; lorsqu’il s’aperçut qu’elle n’était que de papier, sa fureur s’intensifia encore. Arrivé ensuite au Caire, il ordonna à des esclaves soudanais de se rendre à Miṣr, d’y mettre le feu, d’en piller l’argent [les biens] et les harems. Les esclaves s’exécutèrent ; les gens de Miṣr leur livrèrent un combat acharné trois jours durant, tandis que l’incendie dévorait maisons et appartements des femmes. Chaque jour, lui – qu’Allah le défigure – sortait en personne, se tenait à distance, versait des larmes et disait : « Qui a commandé cela à ces esclaves ? »
La population se rassembla dans les mosquées, brandit les exemplaires du Coran, implora Allah, Le Très-Haut, et requit Son secours. Les Turcs et les Orientaux furent touchés, se rangèrent à leurs côtés et combattirent avec eux pour défendre leurs foyers et leurs femmes. La situation prit une ampleur extrême. Al-Hâkim enfourcha alors sa monture pour séparer les deux camps ; les esclaves cessèrent leur attaque. Il feignit de se désavouer du placet et de prétendre que les esclaves avaient agi sans sa connaissance ni sa permission, alors qu’en secret il leur faisait parvenir des armes et les y encourageait. Qu’Allah le maudisse ! Lorsque tout se calma, on constata qu’environ un tiers de Miṣr avait été incendié, près de la moitié pillée, et que les harems de nombreux foyers – [et de nombreuses jeunes filles] – avaient été emmenés captifs. Ils leur infligèrent turpitudes et ignominies, au point que certaines, par crainte du déshonneur et de l’infamie, mirent fin à leurs jours. Des hommes rachetèrent des captives aux mains des esclaves.
Ibn al-Jawzî (1) rapporte : « Puis l’iniquité d’al-Hâkim s’aggrava ; il lui vint à l’esprit de revendiquer la seigneurie. Ainsi, un groupe d’ignorants, lorsqu’ils le voyaient, s’écriait : “Ô Unique ! Ô Sans pareil ! Ô Celui qui fait vivre, Ô Celui qui fait mourir !” [qu’Allah les vilipende tous]. »
Description de son assassinat – qu’Allah le maudisse
Son mal s’était étendu aux gens, jusqu’à sa propre sœur ; [il] l’accusait d’immoralité et lui adressait les propos les plus grossiers. Elle se lassa de lui, ourdit son assassinat et correspondit à ce sujet avec le plus éminent des émirs, un certain Ibn Dawâs. Ils convinrent tous deux de le tuer [et de le détruire] et complotèrent en ce sens. L’émir dépêcha deux esclaves noirs, d’un grand courage, pris parmi les siens.
Elle leur dit : « La nuit fixée, postez-vous au mont Muqaṭṭam ; cette nuit-là, al-Hâkim s’y rendra dans l’obscurité pour observer les astres, accompagné seulement de son palefrenier et d’un garçon. Tuez-le, et tuez-les avec lui. » L’accord fut conclu et la chose décrétée.
Lorsque la nuit convenue arriva, al-Hâkim dit à sa mère : « Cette nuit, un grand arrêt me guette ; si j’en réchappe, je vivrai près de quatre-vingts ans… »