Allah — qu’Il soit exalté — m’inspira alors ces paroles :
« Par le droit d’Abû Bakr et de ‘Umar (1), laissez-moi ! »
L’un d’eux se tourna vers l’autre et dit : « Il nous a adjuré par deux illustres personnages ; laisse-le. » Ils me laissèrent donc et s’éloignèrent de moi. Qu’Allah agrée Abû Bakr et ‘Umar, ainsi que l’ensemble des Compagnons du Messager d’Allah.
[Puis débuta l’année onze et quatre-cents.]
Au cours de celle-ci, le gouverneur ‘ubaydidite (2) d’Égypte, al-Hâkim, disparut. Cela se produisit dans la nuit du mardi, alors qu’il restait deux nuits de Shawwâl : al-Hâkim, fils d’al-‘Azîz ibn al-Mu‘izz, s’évanouit dans la nature, et les croyants, les musulmans, s’en réjouirent, car il était un tyran entêté, un démon acharné. Évoquons ici quelques-unes de ses ignominies et de sa conduite maudite.
Qu’Allah le défigure : il faisait montre d’une extrême versatilité dans ses actes, [ses jugements] et ses propos, injuste dans la manière d’obtenir ce que convoitait son âme infâme, puisqu’il alla jusqu’à revendiquer la divinité, à l’instar de Pharaon du temps de Mûsâ – paix sur lui –. Il ordonna à la population que, lorsque le prédicateur prononçait son nom depuis la chaire, tous se lèvent, rangés, afin de magnifier sa mention et d’honorer son nom ; l’ordre fut observé dans l’ensemble de ses provinces, jusque dans les deux Lieux saints. Il prescrivit, plus particulièrement aux habitants d’Égypte, que lorsqu’ils se levaient [à l’évocation de son nom], ils se prosternent devant lui, au point que, lorsque ces derniers se prosternaient, ceux des marchés, parmi la plèbe (3) et d’autres [même ceux qui n’assistaient pas à la prière du vendredi], pliaient l’échine avec eux ; ils renonçaient à se prosterner pour Allah, le jour du vendredi comme les autres jours, pour se prosterner devant al-Hâkim.
Il contraignit un temps les Gens des deux Écritures à embrasser l’islam, puis les autorisa à revenir à leurs religions ; il détruisit leurs églises avant de les reconstruire, ruina al-Qumâmah puis la rétablit ; il édifia des écoles, y installa juristes et shaykhs, puis les fit exécuter et rasa les bâtiments ; il obligea la population à fermer les souks le jour et à les ouvrir la nuit, et ils observèrent cet ordre durant de longues années.
Il arriva qu’il croisât un vieux menuisier travaillant en plein jour ; il s’arrêta et lui dit :
« Ne vous avons-nous pas interdit cela ? »
Le vieillard répondit :
« Ô mon maître, quand les gens veillaient [la nuit], ils gagnaient leur subsistance le jour ; [et quand ils gagnaient leur vie la nuit, ils veillaient le jour] ; ceci n’est qu’une conséquence de la veille. »
Al-Hâkim sourit, le laissa et rendit aux gens leur première habitude. Tout cela n’était qu’un bouleversement des usages et une mise à l’épreuve de l’obéissance de la masse, afin qu’il puisse ensuite parvenir à ce qui était plus grave, [plus amer et plus monstrueux] encore. Qu’Allah le maudisse !
Il exerçait lui-même la ḥisbah ; [ainsi] il parcourait les marchés sur son âne — il ne montait qu’un âne. Lorsqu’il trouvait quelqu’un qui trompait dans son commerce, il ordonnait à un esclave noir qui l’accompagnait, nommé Mas‘ûd, de lui infliger publiquement l’abomination suprême. Voilà un acte odieux, maudit, sans précédent.