Abd al-Rahmân al-Shîrâzî me dit en privé : « Comme j’aurais eu besoin de cet objet pour le vendre et en tirer profit. » Je lui demandai : « Et qu’en fait donc le vizir ? » Il répondit : « Il se réfugie dans le giron de sa mère. » Or le vizir nous écoutait, sans que nous le sachions. Le soir venu, il envoya l’encrier avec son repose-encrier à Abû Muhammad al-Shîrâzî, ainsi que dix vêtements et cinq mille dirhams, et lui fit d’autres largesses. Un autre jour, nous nous réunîmes à nouveau chez lui, tandis qu’il utilisait dans ses actes officiels ce nouvel encrier. Il nous regarda et dit : « Il est pour celui d’entre vous deux qui le désire, sans qu’il lui en coûte quoi que ce soit. » Nous fûmes alors embarrassés, car nous comprîmes qu’il avait entendu notre conversation ce jour-là. Nous répondîmes : « Que Dieu fasse profiter le vizir de cet objet et qu’il lui accorde longévité afin qu’il puisse en offrir mille exemplaires semblables. »
Abû Muhammad al-Muhallabî décéda cette même année (1), à l’âge de soixante-quatre ans.
Da‘lj ibn Ahmad ibn Da‘lj ibn ‘Abd al-Rahmân (2), surnommé Abû Muhammad al-Sijistânî al-Mu‘addal, entendit des hadiths au Khorassan, à Hulwân, à Bagdad, à Bassora, à Kûfa et à La Mekke. Il était fortuné, renommé pour sa bienfaisance et ses largesses. Il octroyait régulièrement des aumônes, et assurait un soutien financier continu aux gens du hadith à Bagdad, à La Mekke et en Sijistân. Il possédait une vaste demeure à Bagdad, et avait coutume de dire : « Il n’existe rien de semblable de par le monde, car il n’y a pas d’équivalent à Bagdad, ni dans Bagdad à al-Qatî‘a, ni dans al-Qatî‘a à la ruelle d’Abû Khalaf, ni dans la ruelle d’Abû Khalaf à ma maison. »
Al-Dâraqutnî compila pour lui un Musnad. Lorsqu’il avait un doute au sujet d’un hadith, il s’en abstenait. Al-Dâraqutnî disait de lui : « Je n’ai pas rencontré, parmi nos maîtres, quelqu’un de plus sûr que lui. »
Il dépensa des sommes considérables pour les gens de science et ceux dans le besoin. Un marchand lui emprunta dix mille dinars, qu’il investit dans un domaine, et en trois ans, il gagna trente mille dinars de bénéfices. Il en mit dix mille de côté et s’en vint auprès de Da‘lj, qui l’accueillit et lui offrit une généreuse hospitalité. Après le repas, Da‘lj lui dit : « Que se passe-t-il ? » Il répondit : « J’ai ici les dinars que vous aviez bien voulu me prêter. » Da‘lj déclara : « Gloire à Dieu ! Je ne te les ai pas donnés pour que tu me les rendes. Utilise-les pour subvenir aux besoins de ta famille. » Le marchand ajouta : « J’ai tiré de ces dix mille dinars un bénéfice de trente mille dinars, et voici ce que je vous rapporte. » Da‘lj répliqua : « Partez avec et que Dieu vous bénisse. » Alors l’autre s’étonna : « Comment votre fortune peut-elle supporter cela ? D’où vous vient ce capital ? »
Da‘lj répondit : « Dans ma jeunesse, alors que je parcourais les contrées pour recueillir les hadiths, un marchand venu de la mer me remit un million de dirhams en me disant : “Fais-en commerce. Quel qu’en soit le profit, il sera pour toi et pour moi à parts égales. Quant aux pertes, je les assumerai seul. Je te demande cependant, par le serment que tu fais devant Dieu, de me faire savoir si jamais tu te trouves dans le besoin ou…” »