Al-Shiblī aperçut un jour un homme à cheval. Les gens dirent alors : « Voilà le bouffon de l’émir. » Al-Shiblī s’approcha de lui et lui baisa la cuisse. L’homme descendit de sa monture et dit : « Ô mon maître, peut-être ne me reconnais-tu pas ? » Al-Shiblī répondit : « Bien au contraire : tu es celui qui tire profit de ce monde à son juste prix, et tu vaux mieux que celui qui en tire profit au moyen de la religion. » (1)
Par la suite, il accompagna les pauvres et les maîtres spirituels, puis il devint l’un des imams de ce milieu. Al-Junayd a dit : « Al-Shiblī est la couronne de ces gens. » Al-Khatīb rapporte : « ‘Alî ibn Mahmûd al-Zawznî nous informa : J’ai entendu ‘Alî ibn al-Muthannâ al-Tamîmî dire : “Je suis entré chez al-Shiblī dans sa demeure, alors qu’il s’agitait en récitant :
À cause de ton éloignement,
Celui dont l’habitude est la proximité ne peut patienter ;
Il ne peut non plus supporter ton voile,
Celui que l’amour a rendu fou.
Et si l’œil ne peut te regarder,
Le cœur, lui, peut te contempler.
On lui attribuait d’ailleurs divers états (ahwâl) et prodiges (karâmât).” »
Le hâfidh Ibn ‘Asâkir rapporte ceci : « J’ai demandé un jour à un moine : “Pour qui t’es-tu enfermé ?” Il répondit : “Pour le Messie.” Je lui demandai : “Pourquoi lui vouer un culte exclusif plutôt qu’à Dieu ?” Il répondit : “Parce qu’il resta quarante jours sans manger ni boire.” Je lui dis : “Fais-m’en le compte.” Je passai alors quarante jours sous sa cellule, sans manger ni boire. Il descendit vers moi et me dit : “Quelle est ta religion ?” Je lui répondis : “Je suis muhammadien.” Il embrassa alors l’islam, et je l’emmenai à Damas, où les gens réunirent pour lui de l’argent. Je le laissai ensuite avec les soufis.
Il ajouta : “Un autre jour, nous fûmes capturés par des bandits. Ceux-ci présentèrent leurs butins à leur chef et mangèrent le sucre et les amandes contenus dans ces biens, tandis que l’un d’eux s’abstenait de manger. Je lui dis : ‘Pourquoi ne manges-tu pas avec tes compagnons ?’ Il me répondit : ‘Je jeûne.’ Je m’exclamai : ‘Tu tues des hommes, tu t’empares de leurs biens et tu jeûnes !’ Il répliqua : ‘Ô Cheikh, laisse une place à la réconciliation.’ Longtemps après, je le vis accroché aux tentures de la Ka‘ba, aussi décharné qu’une vieille outre à force d’adoration. Je lui dis : ‘N’es-tu pas cet homme-là ?’ Il répondit : ‘C’est ce jeûne qui m’a mené jusqu’ici.’” (3)
Nous avons par ailleurs mentionné (4) qu’il faisait partie de ceux pour qui l’affaire d’al-Hallâj s’était embrouillée. On lui a attribué certaines paroles sans qu’il en comprenne la portée, alors même qu’al-Hallâj cherchait à propager l’hérésie (ilḥâd) et la doctrine de l’union (ittiḥâd).
Lorsque la mort d’al-Shiblī approcha, il dit à son serviteur : « J’ai en ma charge un dirham dû pour une injustice. J’ai fait l’aumône de sommes considérables au nom de son propriétaire, et malgré cela, rien ne pèse plus sur mon cœur que cette affaire. » Puis il ordonna à son serviteur de lui faire ses ablutions. Celui-ci s’exécuta mais négligea de passer de l’eau dans sa barbe. [Il leva…]