Les routes furent coupées, et les gens furent accaparés par la maladie et la pauvreté ; on négligea jusqu’à l’ensevelissement des morts, et l’on cessa de se divertir ou de jouer (1).
Il fut dit ensuite : une pluie tomba en abondance, semblable à l’eau jaillissant de l’ouverture des outres, et le niveau du Tigre monta à vingt coudées et un tiers (2).
Ibn al-Athîr rapporte dans son «Kâmil» qu’il s’éleva une animosité entre Muḥammad ibn Râ’iq, alors émir des émirs (prince des princes) à Bagdad, et Abû ‘Abd Allâh al-Barîdî, qui se trouvait à Wâsiṭ, parce qu’al-Barîdî avait retenu le kharâj (l’impôt) en sa possession. Ibn Râ’iq se rendit alors chez lui pour exiger les fonds qu’il détenait. Un accord fut conclu et Ibn Râ’iq retourna [à Bagdad] (3).
Les soldats réclamèrent leurs soldes à Ibn Râ’iq, mais sa situation était déjà difficile. Un groupe de Turcs rejoignit al-Barîdî, affaiblissant davantage Ibn Râ’iq. Al-Barîdî obtint de lui un acte de ministère (wizâra) à Bagdad, puis il lui en retira le titre, ce qui accrut la colère d’al-Barîdî (4) [contre lui] (5). Il résolut alors de s’emparer de Bagdad et dépêcha son frère Abû al-Ḥusayn à la tête d’une armée [vers Bagdad] (5). Ibn Râ’iq s’enferma avec le calife dans la Dâr al-Khilâfa (Palais califal), où l’on installa des catapultes et des ‘arrâdât (6), y compris sur le Tigre. La ville s’agita, et les habitants se mirent à se piller mutuellement jour et nuit. Abû al-Ḥusayn, frère d’Abû ‘Abd Allâh al-Barîdî, arriva avec ses troupes ; on les combattit sur terre et sur le Tigre. La situation s’aggrava et le malheur devint immense, en raison de la cherté de la vie, de l’épidémie et de la surmortalité. «Nous appartenons à Dieu et c’est vers Lui que nous retournons.»
Puis, durant le mois de Jumâdâ al-Âkhira, le calife et Ibn Râ’iq prirent la fuite, emmenant avec eux Abû Manṣûr (fils du calife) et une vingtaine de cavaliers, en direction de Mossoul. Abû al-Ḥusayn s’empara alors du Palais califal. Les partisans d’al-Barîdî tuèrent tous ceux de la suite du calife qu’ils purent trouver dans la Dâr al-Khilâfa et la pillèrent jusqu’à en atteindre le harem. Ils ne portèrent pas atteinte à al-Qâhir (l’ex-calife), qui était alors aveugle. Ils libérèrent Kûrtakîn de prison, et Abû al-Ḥusayn l’envoya auprès de son frère ‘Abd Allâh al-Barîdî, après quoi on ne l’entendit plus jamais mentionné. Les troupes se mirent à piller Bagdad ouvertement, en plein jour. Abû al-Ḥusayn s’installa dans la demeure de Mu’nis, qu’occupait auparavant Ibn Râ’iq, et, en procédant à des perquisitions dans les maisons, ils saisirent l’argent et les servantes. Les prix d’approvisionnement flambèrent, tandis qu’Abû al-Ḥusayn imposait un nouveau prélèvement sur le blé et l’orge. Les habitants de Bagdad furent alors frappés de peur et de faim. Une importante faction de Qarmates (Qarâmita) accompagnait Abû al-Ḥusayn, et elle sema d’immenses troubles dans la ville. De violents combats prolongés eurent lieu entre eux et les Turcs, qui finirent par les vaincre et les chasser de Bagdad. Des luttes opposèrent également le commun du peuple aux Daylamites (7).