Puis arriva l’année seize et trois cents (de l’Hégire). Au cours de celle-ci, Abou Tâhir al-Qarmati, à savoir Sulaymân ibn Abî Sa‘îd al-Jannâbî – que Dieu le maudisse – sema la corruption sur terre. Il assiégea ar-Rahba(1), s’en empara de force et y tua un grand nombre d’habitants. Les gens de Qarquisyâ demandèrent son amân (sauvegarde) et il la leur accorda. Il envoya ensuite des détachements autour de la ville pour attaquer les Bédouins, faisant également périr nombre d’entre eux, à tel point que, rien qu’à l’évocation de son nom, ils fuyaient. Il imposa aux Bédouins un tribut(2) qu’ils devaient transporter chaque année à Hajar, à raison de deux dinars par tête.
Il ravagea les environs de Mossoul, Sinjâr et ces contrées(3), y tuant et y réduisant en captivité(4) des gens, et les pillant. Mûnis le serviteur (al-Khadim) se mit alors en campagne contre lui, mais ils ne s’affrontèrent pas directement. Abou Tâhir retourna ensuite dans sa ville de Hajar(5), où il bâtit une demeure qu’il appela « Dâr al-Hijra ». Il appela à l’obéissance du Mahdî qui se trouvait au Maghreb et avait fondé la ville d’al-Mahdiyya(6). Son pouvoir s’accrut, ses partisans se multiplièrent et en vinrent à attaquer les villages de la région du Sawâd, massacrant les habitants et pillant leurs biens. Il voulut pénétrer à Koufa et s’en emparer, mais ne put y parvenir, et Dieu la préserva de ses exactions.
Quand le vizir ‘Alî ibn ‘Îsâ constata ce que ce Qarmazien venu de Hajar commettait dans les terres d’Islam, tandis que le calife et son armée étaient trop faibles pour lui résister, il sollicita d’être relevé de ses fonctions ministérielles et s’en démit. Abou ‘Alî ibn Muqla, le célèbre scribe(7), obtint alors ce poste par l’entremise de Nasr al-Hâjib et d’Abou ‘Abd Allâh al-Barîdî (écrit avec un « b », dérivé de « barîd »), que certains appellent aussi al-Yazîdî, en référence au service de son aïeul Yazîd ibn Manṣûr al-Ḥimyârî(8). Le calife envoya ensuite une forte armée avec Mûnis le serviteur, qui livra bataille contre les Qarmates. Ils en tuèrent un grand nombre et firent beaucoup de prisonniers parmi leurs notables. Mûnis entra à Bagdad avec ces captifs devant lui, et leurs bannières blanches étaient portées retournées, portant l’inscription : « Et Nous voulons gratifier de Notre faveur ceux qui furent abaissés sur terre, et faire d’eux des guides, et faire d’eux les héritiers » (Coran 28 : 5).
Les musulmans s’en réjouirent grandement, et les habitants de Bagdad retrouvèrent la quiétude. Le mal causé par les Qarmates, qui s’étaient multipliés et avaient relevé la tête en terre d’Irak, fut enrayé. Ils avaient mis à sac nombre de villages, remettant leurs affaires à un certain Harîth ibn Mas‘ûd – que Dieu ne l’assiste pas – et ils invitaient à suivre le Mahdî qui était apparu au Maghreb et avait construit la ville d’al-Mahdiyya, l’ancêtre des califes fatimides, dont ils étaient, selon ce qu’ils proclamaient, les prétendus héritiers.