Ensuite arriva l’année trois cent douze (312 de l’Hégire). Au mois de muḥarram de cette année, le Qarmate Abū Ṭāhir Sulaymān ibn Abī Saʿīd al-Jannābī – que Dieu le maudisse, lui et son père – tendit une embuscade aux pèlerins qui revenaient de la Maison sacrée de Dieu, après avoir accompli le devoir qu’Il leur avait prescrit. Il leur coupa la route, et ils le combattirent pour protéger leurs biens, leurs vies et leurs familles. Il en tua un grand nombre, que Dieu seul peut dénombrer. Il captura autant de leurs femmes et de leurs enfants qu’il voulut et s’empara de leurs biens à sa guise. Le montant de ces biens atteignait un million de dinars, sans compter le reste de leurs marchandises et de leur négoce d’une valeur équivalente. Il abandonna le reste des gens après leur avoir pris leurs chameaux, leurs provisions, leurs richesses et leurs femmes. Il les laissa sur une route lointaine, sans vivres, sans eau ni montures.
Le gouverneur de Kufa, Abū l-Hayjāʾ ʿAbd Allāh ibn Ḥamdān, s’efforça de les défendre, mais il fut défait et fait prisonnier. Nous appartenons à Dieu et c’est à Lui que nous retournons. Le Qarmate n’était accompagné que de huit cents combattants et n’avait alors que dix-sept ans. Que Dieu l’anéantisse.
Lorsque la nouvelle parvint à Bagdad, les femmes et les proches des victimes se mirent à se lamenter, découvrant leurs cheveux et se frappant le visage dans les ruelles. Les femmes de ceux que le vizir Ibn al-Furāt avait déjà frappés se joignirent à elles. Ce fut alors, à Bagdad, un jour mémorable par son caractère effroyable et répugnant. Quand le calife s’enquit de ces cris, on l’informa qu’il s’agissait des épouses des pèlerins, rejointes par celles des hommes que le vizir Ibn al-Furāt avait réduits à la misère.
Sur ces entrefaites, le chambellan Naṣr al-Qashūrī s’en prit au vizir et déclara : « Ô Commandeur des croyants ! C’est l’éloignement du victorieux Mu’nis al-Khādim qui a permis au Qarmate d’oser agir ainsi sur les confins du royaume. Celui qui vous a conseillé cette mesure n’est autre que Ibn al-Furāt. »
Le calife al-Muqtadir envoya alors dire à Ibn al-Furāt : « Les gens te critiquent pour les conseils que tu m’as donnés. » Il tâcha malgré tout de l’apaiser. Le vizir se rendit avec son fils auprès du calife. Celui-ci les honora et les rassura. À leur sortie, ils subirent de nombreuses vexations de la part de Naṣr al-Ḥājib et d’autres hauts dignitaires. Le vizir reprit ensuite sa place et rendit la justice comme à l’accoutumée. Il passa toutefois la nuit à se tourmenter au sujet de son sort, et au matin, il récita ces vers :
« Il s’éveilla sans savoir, bien qu’il fût avisé,
Si le meilleur pour lui était d’avancer ou de reculer. »