Je t’annonce la disparition de toutes les indications de la raison : il n’en reste plus que le vestige effacé du savoir.
Je déplore, par ton amour, les vertus d’une communauté dont la monture était la sombre retenue de la colère. Tous ont disparu, sans laisser ni trace ni empreinte, à l’instar de la tribu de ‘Ad et de la perte de ceux d’Iram. Ils ont légué une génération qui les imite dans leur manière d’agir, plus aveugle encore que le bétail, voire plus aveugle que tout être privé de raison.
On raconte que lorsque al-Hallâj fut extrait de la maison où il avait passé la nuit, pour être conduit à l’exécution, il récita :
« J’ai cherché un lieu de repos en chaque contrée,
mais nulle part je n’ai trouvé de demeure.
J’ai obéi à mes désirs et ils m’ont réduit en esclavage ;
si seulement j’avais su me contenter, je serais resté libre. »
Il est dit aussi qu’il prononça ces vers lorsqu’il fut présenté au tronc sur lequel on devait le crucifier, mais la version la plus connue est celle que nous venons de rapporter.
Ensuite, il avança d’un pas altier, tandis que ses jambes portaient treize entraves, et se mit à déclamer :
« Mon compagnon n’est accusé d’aucune injustice ;
il m’a servi à boire, comme un hôte en traite un autre.
Quand le vin se mit à tourner, il appela le plateau et l’épée.
Tel est le sort de celui qui s’enivre avec le dragon durant l’été. »
Puis il prononça ce verset :
« Ceux qui n’y croient pas en demandent hâtivement la venue, tandis que ceux qui y croient en sont craintifs et savent qu’elle est la vérité. » [al-Chûrâ (42), v. 18].
Il ne parla plus ensuite, jusqu’à ce que ce qui devait être fait fût accompli. On raconte alors qu’il fut porté à l’échafaud, fouetté de mille coups, avant qu’on ne lui coupât les mains et les pieds. Il resta silencieux tout du long, sans prononcer un mot et sans que son teint ne se modifiât.
On dit même qu’à chaque coup de fouet, il s’écriait : « Aḥad ! Aḥad !» (« Le Seul ! Le Seul !»).