Au début de son parcours, il était animé d’adoration, de dévotion et d’un cheminement spirituel. Toutefois, il ne possédait pas la science nécessaire pour orienter correctement son adoration. C’est ce qui lui valut certaines dérives, comme l’a dit l’un des pieux prédécesseurs : « Celui qui adore Dieu sans science corrompt plus qu’il ne réforme » (1). Sufyân ibn ʿUyayna a également dit : « Quiconque se corrompt parmi nos savants tient quelque chose des Juifs, et quiconque se corrompt parmi nos dévots tient quelque chose des Chrétiens. » C’est ainsi qu’al-Ḥallāj s’engouffra dans la voie du ḥulūl (l’incarnation) et de l’ittiḥād (l’union), devenant alors un adepte de la dissolution et de l’hérésie (2).
Il est rapporté par différentes voies que ses conditions changèrent et qu’il voyagea à travers de nombreuses contrées, s’installant dans divers endroits, tout en se présentant comme un prédicateur appelant les gens à Dieu. Il est authentiquement attesté qu’il se rendit en Inde pour apprendre la magie, déclarant : « Je l’emploie pour appeler les gens à Dieu. » Les habitants de l’Inde l’appelaient « al-Mughīth » (3), ceux du Turkistān l’appelaient « al-Muqīt » (4), ceux du Khurāsān l’appelaient « al-Mumayyiz », tandis que les habitants de Fārs le nommaient « Abū ʿAbd Allāh al-Zāhid » et ceux de Khūzistān « Abū ʿAbd Allāh al-Zāhid Ḥallāj al-Asrār ». Lorsque certains Bagdadis l’hébergeaient, ils l’appelaient « al-Muṣṭalam », et les gens de Baṣra le nommaient « al-Muḥabbir » (5).
On raconte que les habitants d’al-Ahwāz le surnommèrent « al-Ḥallāj » parce qu’il dévoilait ce qui se dissimulait dans leurs consciences. D’autres disent qu’il déclara un jour au Ḥallāj : « Va me chercher telle ou telle chose, je suis occupé au cardage [al-ḥalj] » (6). L’autre lui aurait répondu : « Pars, je m’en charge à ta place » (7). Il serait parti puis revenu aussitôt, découvrant que tout le contenu du dépôt avait été cardé, peut-être par le simple geste d’un poinçon, distinguant ainsi les graines du coton. Mais l’authenticité de ce récit (8) reste sujette à caution (9). On dit aussi que son père était lui-même cardeur de coton (ḥallāj). Par ailleurs, beaucoup d’indices montrent que, dès ses débuts, il pratiquait déjà une forme d’incarnation (ḥulūl), comme en témoignent plusieurs éléments, notamment dans sa poésie (10), où l’on trouve entre autres ces vers (11) :
« Ton esprit s’est mêlé au mien comme l’ambre se mêle au musc fin » (12).