Puis arriva l’an trois cent cinq. Cette année-là, un émissaire du roi des Byzantins vint demander l’échange de prisonniers et une trêve. C’était un jeune homme, accompagné d’un de leurs anciens et de vingt serviteurs. Lorsqu’il parvint à Bagdad, il fut témoin d’une scène extraordinaire : le calife al-Muqtadir Billah avait ordonné une grande cérémonie afin de montrer la puissance destinée à effrayer les ennemis. Toute l’armée, comptant cent soixante mille hommes, cavaliers et fantassins (1), se mit en marche, parée d’armes complètes. Sept mille pages du calife suivirent : quatre mille à la peau claire et trois mille à la peau sombre, tous somptueusement vêtus et équipés, et l’on comptait ce jour-là sept cents chambellans.
De même, sur le Tigre, de nombreux navires nommés “al-ṭayyārāt”, “al-zabāzib” et “al-sumayrīyāt” (2) étaient richement décorés. Lorsque l’émissaire pénétra dans le palais califal, il fut ébahi par la magnificence et la splendeur qu’il découvrit. Il vit un protocole, une ornementation et un respect qui émerveillèrent son regard. En croisant le chambellan, il crut d’abord avoir affaire au calife ; on l’en détrompa en lui disant : « Voilà le grand chambellan. » Il passa ensuite devant le vizir, dans tout son apparat, et le prit pour le calife ; on lui répliqua : « C’est le vizir. »
Le palais califal avait été orné d’une parure sans précédent : on y comptait ce jour-là trente-huit mille tentures, dont douze mille cinq cents rehaussées d’or, et l’on y avait étendu vingt-deux mille tapis. Des bêtes sauvages y déambulaient en compagnie des gens, au point de manger dans leurs mains, et l’on y voyait cent fauves. On fit ensuite entrer l’émissaire dans la “maison de l’Arbre” : un bassin rempli d’une eau limpide, au milieu duquel se dressait un arbre d’or et d’argent portant dix-huit branches, pour la plupart en or, avec des hampes (3) et des feuilles colorées. Des oiseaux façonnés en or, argent et perles, perchés sur l’arbre, chantaient de diverses voix grâce à l’eau qui alimentait un mécanisme ; l’arbre tout entier se balançait comme une plante sous le vent, par des mouvements si étonnants qu’ils laissaient le spectateur médusé.
On le conduisit ensuite dans un lieu appelé le “Firdaws” (Paradis), regorgeant de coussins et d’objets en si grand nombre et d’une telle beauté qu’il serait impossible de les décrire. Dans ses couloirs se trouvaient dix-huit mille cuirasses (4) dorées. À chaque endroit où il passait, l’émissaire était de plus en plus stupéfait, jusqu’à ce qu’il parvînt devant le calife al-Muqtadir Billah, assis sur un trône d’ébène recouvert de précieux brocart de Dabiq (5). À la droite du trône pendaient neuf colliers (6), et à sa gauche neuf autres, parmi les plus somptueux joyaux qui jetaient un tel éclat qu’ils surpassaient toute autre source de lumière.