Il fut la raison de la gêne dont je souffrai à cette heure précise. Alors, il entra dans une grande colère et ordonna qu’on fasse comparaître cet homme ainsi que la femme qui se trouvait chez lui. Ils furent rapidement amenés. Il enjoignit ensuite que la femme soit reconduite auprès de son mari, accompagnée d’un homme de confiance, et qu’on demande à ce dernier de lui pardonner, de passer l’éponge et d’agir avec bienveillance à son égard, car elle y avait été contrainte et elle était excusable. Puis il se tourna vers ce jeune homme et lui dit :
« De quoi vis-tu ? Combien possèdes-tu de biens ? Et combien as-tu de servantes et d’épouses ? » Celui-ci lui cita alors un grand nombre de choses. Il reprit :
« Malheureux ! Tout ce dont Dieu t’a comblé ne te suffisait donc pas ? Te voilà qui enfreins ce que Dieu a rendu sacré, qui défies l’autorité, qui transgresse les limites fixées par Dieu. Et, pour couronner le tout, tu t’en prends à un homme qui t’ordonne le bien et te prohibe le mal : tu l’as frappé et humilié ! » L’autre resta sans réponse. Il ordonna alors qu’on lui passe des chaînes aux pieds et un carcan au cou, qu’on le place dans un sac (1) et qu’on le batte violemment jusqu’à étouffer sa voix, puis qu’on le jette dans le Tigre. Il ordonna en outre à Badr, le chef de la police, de prendre possession des vivres et des biens amassés dans la demeure de cet homme, qu’il avait obtenus du Trésor public de manière illicite.
Il s’adressa ensuite à cet homme pieux :
« Chaque fois que tu vois un acte répréhensible, grand ou petit, fût-ce chez celui-ci – et il désigna le chef de la police – viens m’en informer. Si tu ne peux me rencontrer, le signe entre toi et moi sera que tu fasses l’appel (adhân) à l’heure même où tu l’as fait aujourd’hui. »
Puis celui qui raconte dit :
« C’est pour cette raison que je n’ordonne plus jamais à aucun membre de cette cour de faire le bien ou de délaisser le mal sans qu’il ne s’exécute aussitôt, de crainte de la réaction d’al-Muʿtamid. Et, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu besoin de lancer l’appel (adhân) à cette même heure. »
Le vizir ʿUbayd Allâh ibn Sulaymân ibn Wahb rapporta :
« Un jour, je me trouvais auprès du calife al-Muʿtaḍid. Un serviteur se tenait derrière lui, agitant un chasse-mouches. Il lui arriva alors d’exécuter un geste un peu brusque et heurta la calotte du calife, qui tomba à terre. Je me sentis saisi d’effroi face à la gravité de la scène. Pourtant, le calife n’y prêta guère attention : il ramassa sa calotte et la remit sur sa tête. Puis il dit à l’un de ses domestiques : “Ordonne-lui d’aller se reposer, car il s’est assoupi, et augmentez le nombre de ceux qui se relaient pour ce service (2).” »
Le vizir poursuivit :
« Alors, je me confondis en remerciements envers le calife pour sa clémence. Mais il répondit : “Pauvre homme ! Il ne l’a pas fait exprès : il s’était simplement endormi. Seuls méritent châtiment et réprimande ceux qui agissent sciemment, non celui qui se trompe ou qui s’égare.” »
Khafîf as-Samarqandî, chambellan (ḥājib), raconta :
« Lorsque la nouvelle parvint à al-Muʿtaḍid, confirmant la mort de son vizir ʿUbayd Allâh ibn Sulaymân, il se prosterna longuement. On lui dit : “Ô Commandeur des croyants, il était pourtant à ton service et te conseillait fidèlement (3) !” Il répondit : “Je me suis prosterné pour remercier Dieu de ce que je ne l’ai ni destitué ni offensé.”
Ensuite, il consulta son entourage sur le choix de son nouveau vizir. Il mentionna deux hommes : Jarāda, d’un jugement avisé et déterminé, et Aḥmad ibn Muḥammad ibn al-Furāt. Mais Badr, le chef de la police, les écarta et insista plutôt sur al-Qāsim ibn ʿUbayd Allâh. Le calife jugea ce choix insensé, néanmoins Badr insista et il le nomma ministre. »