L’émir l’honora et le respecta, s’empressant de lui rendre justice et de le tirer de son affaire. Le marchand s’étonna alors de l’attitude de ce tailleur, malgré sa pauvreté et sa faiblesse, et s’interrogea sur la raison pour laquelle cet émir se montrait si docile à son égard. Il proposa donc au tailleur une partie de l’argent qu’il avait reçu de l’émir, mais celui-ci refusa toute rétribution. Fort intrigué, le marchand lui demanda des explications et insista pour connaître son histoire. Le tailleur répondit :
« La cause en est qu’il y avait ici autrefois un jeune homme turc, un émir de belle prestance. Un jour, une femme d’une grande beauté, tout juste sortie du hammam et habillée de somptueux vêtements, passa près de lui. Étant ivre, il voulut la forcer à se rendre chez lui. Or, elle s’y opposa avec fermeté et se mit à crier de toutes ses forces : “Ô gens ! Je suis une femme mariée ! Cet homme veut me contraindre à pénétrer dans sa demeure. Mon mari a juré de divorcer si jamais je devais passer la nuit ailleurs que chez lui. Si je reste ici, il répudiera aussitôt, et je porterai pour toujours un déshonneur que le temps ne saurait effacer.”
Voyant cela, je suis intervenu pour le désapprouver, mais il m’a frappé avec une massue qu’il tenait en main, me fendant le crâne, puis il a emmené la femme chez lui de force. Je suis rentré chez moi, j’ai nettoyé mon sang, pansé ma tête, et suis allé diriger la prière du ʿichā’ pour les gens. Après la prière, je leur ai dit : “Vous avez vu ce qu’il a fait ; allons protester contre ses agissements.” Ils m’ont suivi jusqu’à sa demeure, mais lui et plusieurs de ses serviteurs nous ont accueillis avec des bâtons et des massues pour nous frapper. L’émir s’est précipité vers moi au milieu de la foule, m’assénant de violents coups et nous chassant de la maison, nous laissant dans un état de grande humiliation. Je suis alors rentré chez moi, souffrant de douleurs insupportables et incapable de trouver le repos. Je me tourmentais pour savoir par quel moyen secourir cette femme durant la nuit, afin qu’elle ne subisse pas la répudiation de son époux. Après réflexion, j’ai décidé d’appeler à la prière de l’aube (ṣalāt al-fajr) bien avant son heure, espérant que, croyant le matin venu, il la renverrait. Je suis donc monté au minaret et j’ai fait l’adhān, tout en guettant la porte de sa demeure pour voir s’il ferait sortir la femme. Mon plan était de poursuivre l’appel à la prière jusqu’à la véritable aube au cas où elle ne sortirait pas.
Tandis que j’observais, je vis soudain la rue se remplir de cavaliers et de fantassins. Ils demandaient : “Qui donc a appelé à la prière à cette heure ?” Je me désignai, espérant qu’ils pourraient m’aider à sauver la femme. Ils me dirent de descendre, je m’exécutai sans pouvoir opposer de résistance, et ils m’emmenèrent jusqu’à me faire comparaître devant le calife al-Muʿtaḍid bi-llāh. À sa vue, assis en majesté sur son trône, je fus saisi de frayeur. Il me dit : “Rassure-toi.” Puis il ajouta : “C’est donc toi qui as fait l’adhān, alors qu’il restait encore beaucoup de temps avant l’aube, ce qui risque d’égarer les jeûneurs et les voyageurs ?” Je lui répondis : “Ô Commandeur des croyants, accorde-moi la sûreté afin que je puisse t’exposer mon histoire.” Il me dit : “Tu la possèdes.” Alors, j’expliquai… »