Ahmed partit sans savoir ce que contenait le livre. En chemin, il croisa cette favorite qui l’appela auprès d’elle. Il lui répondit : « Je suis occupé par ce livre que je dois livrer à untel. » Elle insista : « Viens donc, j’ai un service à te demander. » Elle souhaitait en réalité le retenir chez elle pour qu’il rédigât une missive destinée à conforter, dans l’esprit du roi, ce qu’elle avait rapporté à son sujet. Elle envoya ce même livre par l’intermédiaire du serviteur avec lequel elle avait commis cette faute. Tandis qu’Ahmed s’était assis pour écrire, le serviteur se rendit chez l’émir et lui remit la lettre. Lorsque l’émir la parcourut, il ordonna qu’on lui tranchât la tête et l’envoya au roi Tûlûn.
Le roi, fort surpris, s’exclama : « Où est Ahmed ? » On le fit chercher, et lorsqu’il se présenta, le roi lui dit : « Malheur à toi ! Raconte-moi tout ce que tu as fait depuis que tu es parti de chez moi. » Ahmed lui exposa alors l’affaire. Quand la favorite apprit que la tête du serviteur avait été présentée au roi, elle fut saisie de stupeur et pensa que le roi connaissait désormais la vérité. Elle vint donc lui demander pardon pour ce qui s’était passé avec ce serviteur, reconnut ses torts et proclama qu’Ahmed était innocent. Dès lors, il gagna la faveur royale et le roi le désigna comme son successeur (1).
Par la suite, il exerça la lieutenance des provinces égyptiennes (niyâbat ad-diyâr al-miṣriyya) pour le calife al-Muʿtazz. Il y entra un mercredi, à sept jours de la fin du mois de Ramaḍân de l’année 254 de l’Hégire. Il y traita les habitants avec grande bienveillance et dépensa pour eux à la fois sur le trésor public et sur ses propres biens. Il tira de l’Égypte, certaines années, un revenu de quatre millions de dinars, plus trois cent mille dinars (2). Il y fit construire la grande mosquée, ce qui lui coûta cent vingt mille dinars, et l’ouvrage fut achevé en 259, selon certains dires : en 266. Il dressait une table quotidienne ouverte tant aux intimes qu’au commun, et faisait l’aumône chaque mois pour mille dinars, tirés de sa fortune personnelle.
Un jour, son intendant lui dit : « Il m’arrive de voir des femmes dans le besoin, vêtues de haillons, qui viennent implorer mon aide ; dois-je leur faire l’aumône ? » Il répliqua : « Quiconque tend la main vers toi, donne-lui ! » On rapporte qu’il connaissait parfaitement le Coran et le récitait d’une voix particulièrement mélodieuse. Selon ce qu’a rapporté Ibn Khallikân (3), il aurait fait exécuter environ dix-huit mille personnes, bien que Dieu seul sache la véracité de ce récit.
Il construisit par ailleurs un bîmâristân (hôpital) pour soixante mille dinars, ainsi qu’un hippodrome (maydân) pour cent cinquante mille dinars. Ses œuvres de bienfaisance et ses largesses étaient innombrables. Plus tard, il prit possession de Damas après la mort de son émir, Amâkhûr, en l’année 264 de l’Hégire, et il y fit preuve de bonté à l’égard des habitants. Il arriva qu’un incendie se déclara près de l’église de Marie ; il s’y rendit personnellement, accompagné de l’imam traditionniste Abû Zurʿa ʿAbd al-Raḥmân ibn ʿAmr al-Dimashqî, et de son secrétaire, Abû ʿAbd Allâh Aḥmad ibn Muḥammad al-Wâsiṭî. Puis il ordonna à son secrétaire de prélever soixante-dix mille dinars sur les fonds de l’émir afin de les distribuer à ceux dont les maisons et les biens avaient été ravagés par les flammes, couvrant intégralement leurs pertes. Il restait alors quatorze mille dinars supplémentaires à dépenser.