Ils le forcèrent donc à se lever de sa place, pillèrent ce qui s’y trouvait, puis l’emmenèrent, humilié, dans une autre demeure. Il s’adressa alors à Mûsâ ibn Bughâ en disant : « Mais qu’as-tu, malheur à toi ! Je ne t’ai fait venir qu’afin de m’appuyer contre Sâlih ibn Wasîf. » Mûsâ (1) lui répondit : « N’aie crainte, mais jure-moi que tu ne nourris pas envers moi d’autres intentions que celles que tu as exprimées. » Le calife le lui jura, et ils furent rassurés. Ils le proclamèrent à nouveau calife par un second serment d’allégeance prononcé de vive voix et lui firent contracter promesses et engagements afin qu’il ne s’allie pas à Sâlih contre eux. Sur ces bases, ils se réconcilièrent.
Ils dépêchèrent alors quelqu’un auprès de Sâlih ibn Wasîf pour qu’il vienne débattre avec eux au sujet d’al-Muʿtazz et de ceux – parmi les secrétaires et autres – que Sâlih ibn Wasîf avait mis à mort. Il leur promit de se présenter, puis il se regroupa avec plusieurs émirs de ses soutiens pour se préparer à lever des armées contre eux. La nuit venue, il se cacha, si bien que nul ne sut où il s’était rendu à ce moment-là. On envoya des hérauts dans les quartiers de la ville, menaçant quiconque l’aurait abrité. Il demeura introuvable jusqu’à la fin du mois de Safar, comme nous le relaterons.
Sulaimân ibn ʿAbd Allâh ibn Tâhir fut rétabli dans sa fonction de lieutenant à Bagdad. Quant au vizir ʿAbd Allâh ibn Muhammad ibn Yazdâd, il fut remis à al-Hasan ibn Makhlad, celui que Sâlih ibn Wasîf avait voulu faire exécuter en même temps que ces deux hommes. Le vizir resta en prison jusqu’à ce qu’il recouvrât sa charge gouvernementale.
Lorsque Mousâ ibn Bughâ et ses compagnons restèrent sans nouvelles de Sâlih ibn Wasîf, certains d’entre eux dirent : « Déposons cet homme, » en parlant du calife. L’un d’entre eux répliqua : « Allez-vous donc tuer un homme qui jeûne et prie assidûment, qui ne boit pas de vin (2) et ne commet pas de turpitudes ? Par Dieu, il n’est pas comme les autres, et le peuple ne vous soutiendra pas dans cette entreprise. » Le calife, informé de ces propos, sortit alors, ceint d’une épée, s’assit sur le trône et fit mander Mousâ ibn Bughâ et ses compagnons.
Il leur déclara : « Il m’est parvenu ce sur quoi vous vous êtes ligués à mon encontre. Par Dieu, je ne suis venu à vous qu’en étant déjà parfumé de camphre funéraire, et j’ai confié mes enfants aux soins de mon frère. Voici mon épée : par Dieu, je frapperai avec elle tant que son pommeau tiendra dans ma main. Par Dieu, s’il tombe ne serait-ce qu’un cheveu de ma tête, la plupart d’entre vous périra ou disparaîtra. Où est votre religion ? Où est votre pudeur ? Quelle conscience avez-vous ? Jusqu’à quand vous enhardirez-vous contre les califes et oserez-vous défier Dieu (3) ? Pour vous, qu’importe qu’il s’agisse de celui qui vous veut la vie sauve ou de celui qui, lorsqu’il entend de telles choses à votre sujet, se hâte de faire apporter des jarres de vin pour les boire, joyeux de votre malheur ! Allez inspecter ma maison, celles de mes frères et de tous mes proches : y trouverez-vous le moindre ornement ou meuble califal qui ne se rencontre pas dans la demeure d’un simple particulier ? Et ils prétendent que je connaîtrais le savoir de Sâlih ! N’est-il pas l’un des vôtres ? Allez donc, renseignez-vous sur son savoir, et satisfaites votre curiosité à son sujet. Quant à moi, je ne suis pas au fait de ce qu’il sait. »