Nos jours sont une leçon pour l’humanité : certains portent l’aurore et d’autres surgissent à l’improviste (1). D’aucuns sont des épreuves si dures qu’elles font blanchir les cheveux du nouveau-né, et l’ami y abandonne son ami (2). Il est, dans la religion, une sédition dont le faîte (3) échappe à tout regard, comme un océan profond. C’est un combat acharné (4), une épée toujours prête, une terreur extrême, et une forteresse solidement gardée. Longtemps retentit l’appel de l’aube—« Aux armes ! Aux armes ! »—sans que nul ne s’éveille. Alors voit-on l’un à terre sans vie, un autre blessé, ici un incendie, là un noyé. Voici un tué, là un homme gisant (5), et un autre écrasé par le jet d’une catapulte. Il y a là-bas des viols, plus loin des pillages, et des demeures autrefois plaisantes sont désormais en ruine. Chaque fois que nous aspirons (6) à un chemin, nous le trouvons barré. Par Dieu, nous atteignons ce que nous espérons (7) et, par Dieu, nous écartons ce que nous ne pouvons supporter.
Ibn Jarir (8) rapporte que ces vers sont récités par ‘Ali ibn Umayya au sujet de la discorde opposant le calife déchu et Al-Ma’moun.
La fitna et les combats se prolongèrent à Bagdad entre Abou Ahmad, frère d’Al-Muʿtazz, et Mouhammad ibn ‘Abd Allah ibn Tahir, lieutenant d’Al-Mustaʿîn. La ville demeura assiégée, ses habitants plongés dans une extrême détresse durant le reste des mois de cette année. De nombreuses personnes, de part et d’autre, périrent dans des affrontements répétés et en des jours funestes. Tantôt, les partisans d’Abou Ahmad prenaient le dessus et s’emparaient de quelques portes de la ville, tantôt les Tahirides (les hommes d’ibn Tahir) leur fondaient dessus pour les en chasser (9), tuant au passage nombre d’entre eux, puis chacun se repliait sur ses positions et poursuivait le combat avec acharnement. Toutefois, les habitants de Bagdad, déjà affaiblis par la pénurie de vivres et l’absence de tout approvisionnement (10), souffraient de plus en plus.
Vers la fin de l’année, la rumeur se répandit parmi la foule que Mouhammad ibn ‘Abd Allah ibn Tahir projetait de déposer Al-Mustaʿîn et de prêter allégeance à Al-Muʿtazz. Il s’en disculpa, s’excusant auprès du calife et de la population, et jura de grands serments (11), ce qui ne dissipa pas totalement les soupçons.