La fonction califale fut de nouveau proclamée, et l’on déclara que les musulmans étaient déliés de leur serment d’allégeance vis-à-vis de ces deux califes. Cela survint après que leur frère al-Muntasir les eut menacés, promettant de les mettre à mort s’ils ne s’y soumettaient pas. Son intention était de nommer son fils ʿAbd al-Wahhāb, suivant l’avis des émirs turcs à ce sujet. Ils prononcèrent alors un discours (1) devant l’assemblée publique en présence des officiers, des juges, des notables des Banū Hāshim et de la foule des gens.
Puis il envoya des lettres dans tous les horizons et toutes les provinces pour que chacun en fût informé et que l’on prêchât cela depuis les chaires, et afin que les deux noms fussent radiés des registres. Or Dieu est Maître de Son ordre. En réalité, son dessein était de leur ravir la royauté et de l’installer pour sa propre lignée. Toutefois, le destin le démentit et le contredit car, six mois seulement après avoir fait tuer son père, à la fin du mois de Ṣafar, il fut frappé d’un mal qui lui fut fatal, comme nous le verrons.
On raconte qu’al-Muntasir vit en songe qu’il gravissait un escalier composé de vingt-cinq marches et qu’il en atteignait le sommet. Il le raconta à l’un des interprètes de rêves, qui lui répondit : « Cela correspond à vingt-cinq années durant lesquelles tu exerceras le califat. » Or ces vingt-cinq ans représentaient en fait la durée de sa propre vie, qu’il acheva cette année-là.
Certains narrent également : « Un jour, nous entrâmes auprès de lui et le trouvâmes en pleurs, sanglotant amèrement. L’un de ses compagnons l’interrogea, et il expliqua : “J’ai vu mon père, al-Mutawakkil, en rêve, qui me disait : ‘Malheur à toi, ô Muḥammad ! Tu m’as tué, tu m’as lésé et tu m’as spolié de mon califat. Par Dieu, tu n’en jouiras guère après moi, et ton devenir sera le Feu !’ Alors je ne puis retenir mes larmes ni apaiser mon angoisse.” » L’un de ses compagnons (2) tenta de le rassurer : « Un rêve peut être vrai ou erroné. Viens donc : buvons ! » On fit apporter à boire et l’on appela les convives. Al-Muntasir se mit à consommer tout en demeurant affligé, et il ne cessa de l’être jusqu’à sa mort.
Les avis divergent quant à la maladie qui causa sa fin. Certains affirment qu’il souffrit d’un mal à la tête, si bien qu’on laissa couler de l’huile dans son oreille ; lorsque celle-ci atteignit son cerveau, il mourut aussitôt. D’autres pensent plutôt que son estomac enfla, puis que le gonflement gagna son cœur, entraînant sa mort. Certains encore rapportent qu’il fut atteint d’une attaque qui dura plusieurs jours et l’emporta. D’autres soutiennent qu’un barbier le saigna à l’aide d’un scalpel empoisonné, provoquant son décès le jour même.
Ibn Jarīr (3) raconte : « L’un de nos compagnons m’informa que ce barbier rentra chez lui, fiévreux, et appela l’un de ses employés (4) pour qu’il le saignât. L’autre prit les lancettes de son maître et choisit la meilleure, qui se révéla être justement celle, empoisonnée, avec laquelle on avait saigné le calife. Il l’utilisa sur son maître sans s’en rendre compte ; Dieu plongea le barbier dans l’oubli, de sorte qu’il ne s’aperçut de son erreur qu’après coup. Le poison fit aussitôt son effet ; il recommanda ses affaires et mourut le jour même. »